Les Gars autour de la fille
Les Crips et les Bloods. Mais on les appelle aussi les Bleus et les Rouges. Les deux gangs de rue les plus puissants à Montréal. Les Bleus et les Rouges: ça ne pouvait pas être les Blancs etles Noirs, puisqu'ils sont surtout Noirs, ni les Bons et les Méchants, puisqu'ils sont surtout méchants. Julie a commencé chez les Bleus, pour finir en «bitch» d'un Rouge.
Les premiers jeunes gangsters qu'elle fréquente ont leur quartier général au «plan Robert», un parc du quartier Saint-Michel. Julie les trouve drôles et plutôt sympathiques. Il y a Blacko, qui sera brièvement son copain, il y a Biggy, le plus allumé, et beaucoup d'autres. Mais ce sont des «ti-culs». Julie lorgne plutôt du côté des «vétérans», qui passent de temps en temps en voiture au plan Robert. Ce sont des haut-placés chez les Bleus, qui organisent ces gros partys privés appelés «bases». Julie rêve de sa première «base».
Un jeudi soir alors qu'elle tue le temps au plan Robert, un vétéran arrive en voiture. Elle l'a déjà vu quelques fois: Supplice. Pas le plus beau, ni le plus gentil. Une sale tête, hargneux. «Je m'en vais chez les frères Dirty et Dizzy, ça te tente?» Les deux frères ont un 4 et demi rue Beaubien qui sert de «base». Elle aurait préféré que l'invitation vienne de quelqu'un d'autre que Supplice, mais elle ne laissera pas passer sa chance.
À leur arrivée rue Beaubien, Supplice confie Julie à un subalterne. «Elle ne doit manquer de rien. Et personne ne doit la toucher.» L'appartement est au deuxième. L'entrée donne sur le salon. Les haut-parleurs de la chaîne stéréo crachent du gangsta rap, il y a de la bière en quantité, du fort, même du cognac, sa boisson préférée.
La drogue est sur la table, dans la cuisine. Surtout du pot. À l'arrière, deux chambres et la salle de bains. Julie compte une cinquantaine d'invités. Une quarantaine de Noirs et une dizaine de filles que Julie toise aussitôt avec mépris: elles ont vraiment l'air de putes. Les gars ont des noms qui reviennent souvent dans les conversations du plan Robert, des noms prononcés avec respect: No Mercy, Philosophe, Buster, Doberman.
Trois jours plus tard, Julie ne se souvient plus de grand-chose. De la parlotte, bien de la parlotte. Elle a joué au PlayStation avec les autres. Et surtout du cognac: Julie s'est noyée dans une mer de cognac. Le party dure trois jours et trois nuits. Le matin du troisième jour (ou du quatrième, elle ne sait plus très bien), elle se réveille couchée, toute habillée, et sa tête veut exploser. À côté d'elle un jeune Noir dort profondément, tout habillé aussi. C'est Philosophe, le bras droit de No Mercy, le chef des Bleus.
Elle se souvient tout à coup. Le deuxième soir du party, Supplice a commencé à la toucher, elle s'est débattue. Supplice s'est alors mis à l'engueuler devant tout le monde: «Je t'ai pas amenée icitte pour rien.»
C'est alors que Philosophe, qu'elle ne connaissait pas, s'est interposé: «Laisse-la tranquille. Il y a d'autres filles.»
Supplice a reculé. Il n'a pas le droit de tenir tête à Philosophe. Supplice a quitté le party en maugréant en créole.
Une autre scène lui revient, terrible celle-là. Deux gars immobilisent une fille nue, couchée sur le ventre dans un lit. Le premier la tient par les chevilles, l'autre par les poignets. Un troisième, assis à cheval sur ses fesses, grave directement dans sa peau, avec un tournevis, trois lettres qui vont finir par couvrir toute la largeur du dos de la fille: MOB (pour Money Over Bitches, l'argent prime sur les chiennes).
Julie se fait la promesse de ne jamais devenir une «bitch». Elle n'a peut-être que 17 ans, mais elle se sent forte, sûre d'elle. Durant ces trois jours et trois nuits, elle s'est sentie l'égale des gars. Je suis plus intelligente qu'eux, se dit-elle, et je suis capable de boire autant qu'eux. Non, elle ne finira pas à la rue comme les autres «bitches».
À part l'incident de la fille au tournevis, le party a été vraiment bien. Après que Philosophe eut chassé Supplice, personne n'a cherché à la baiser. Elle s'est seulement saoulée d'alcool et de gangsta rap. Wow! Sa première base a été vraiment réussie. Julie se lève, écluse un fond de cognac dans un verre qui traîne. Elle va aller se reposer un peu chez son père.
Avant de quitter la chambre, elle remarque qu'un des murs est tapissé d'articles de journaux. Un véritable tableau de chasse relatant les dernières frasques des gangsters: vols, agressions armées, enlèvements. Sur une des photos, elle reconnaît No Mercy.
Rouge «bitch»
Julie continue de fréquenter Philosophe et son gang pendant deux ans, sans devenir la «bitch» de personne et en évitant habilement de se retrouver mêlée à des crimes graves. On peut dire que Julie est une Bleue. Mais, soudainement, elle va virer au Rouge. Rouge passion. Rouge sexe. Un rouge violent. Un rouge «bitch». Elle vient de rencontrer Tribal. Un Rouge. Pour Tribal, elle va passer dans le camp ennemi sans hésiter. Trahison? Julie se fiche des couleurs. Pour l'amour, elle n'en connaît qu'une: le Noir.


Un soir alors qu'elle garde la fillette de son frère - la petite est couchée depuis longtemps -, elle clavarde dans un forum de discussion sur le hip-hop au Québec. Un internaute qui dit s'appeler Tribal lui vante ses chansons. Il lui envoie des liens pour qu'elle en écoute quelques-unes. «Avec les gars chu gangsta / Avec les famms chu un pimp / Envers mon clik chu loyal / Ce que j'exprime j'ai les mains d'dans / Je me cache pas derrière / C'est moi qui donne le show.» Ses clips ont même tourné à MusiquePlus1.
En plein le genre de musique de Julie. Pourquoi ne pas laisser son numéro de téléphone à Tribal? Le rappeur ne perd pas de temps. Il lui donne rendez-vous dans un bar de Montréal-Nord. Julie ne va pas souvent dans ce quartier, puisque c'est le territoire ennemi des Bleus, celui des Rouges. Dans leur jargon: le North Side.
Le coup de foudre! Très grand, bien bâti - c'est important pour Julie, elle-même de forte carrure -, Tribal est un beau parleur, comme le sont souvent les rappeurs. Elle restera accrochée à ses lèvres toute la soirée. Un, deux, trois, quatre verres de cognac. Le last call est passé.
Plus tôt dans la soirée, elle a laissé tomber qu'elle étouffait chez son père comme chez sa mère. «Tu veux dormir pas loin d'ici? Je peux te louer une chambre dans un motel.»
«Si c'est pour coucher avec toi, tu sauras que je ne suis pas une fille de même», lui répond-elle.
«Non, c'est pas ça. Moi, je vais coucher chez moi.»
Elle accepte. Un motel miteux près d'une station de métro du nord de la ville, mais un motel quand même. Le lendemain soir, le bel Haïtien de 22 ans paie de nouveau la chambre. Et le jour suivant. Il l'invite au resto, lui achète des vêtements griffés. Le paradis. En amour, cette jeune femme pourtant brillante, pourtant avertie, qui s'était promis de ne jamais devenir la «bitch» de personne, vient d'entrer dans le plus vieux cliché du monde.
Au bout d'une semaine, Tribal demande un « petit service» à Julie. Il a un ami, membre des Rouges, qui dirige une agence d'escortes. «Y'a rien là. Mets ta priorité aux bonnes places. Tu fais ça juste pour l'argent. Tu manges l'argent des clients. C'est eux les caves. Toi, tu restes ma princesse.»
Elle commence par refuser. Elle tiendra quatre jours. Au bout du quatrième jour, elle cède.
Julie fait son premier client le 11 septembre 2001. «C'est dur à oublier. Le jour de l'attentat.» Mais c'est dans sa vie que tout s'écroule. Julie est devenue l'une de ces «bitches» qu'elle méprisait tant au party chez Dirty et Dizzy.
Elle se gèle au cognac pour ne rien sentir. Un 26 onces par jour. Elle gagne 120 $ par appel, 50 $ pour l'agence, 70 $ pour Tribal. Pas un sou pour elle. Son cadeau? Tous les soirs, après son dernier client, son «amoureux» vient la rejoindre.
Toujours aussi baratineur. Elle croit dur comme fer à ses mille promesses: ils s'achèteront une maison, ils auront des enfants. Il fournit aussi la coke pour David, le frère toxicomane de Julie qui, bien sûr, se sent obligée de rembourser les bontés de Tribal.
Un soir, le pimp l'abandonne avec un client dans un motel de la région de Laval. «Je vais t'attendre dans le stationnement.» Mais il préfère recruter des filles dans un bar du coin. Elle a fait du pouce pour rentrer en donnant 50 $ (des 500 $ gagnés ce soir-là) au bon Samaritain qui la ramène à Montréal. Le lendemain, Tribal passe collecter, perd les pédales quand il s'aperçoit qu'il manque un billet de 50 $. Cette fois, il ne se contente pas de la frapper.
Il lui met un couteau sous la gorge. Pas n'importe quel couteau: celui qu'il lui a offert pour se protéger. Tribal reviendra le lendemain, les bras chargés de cadeaux...
Elle est toujours au motel près du métro dans le nord de la ville. D'ailleurs, le propriétaire la harcèle, il veut devenir son client. Il est si crasseux, à l'image de son établissement, que Julie refuse. Dès lors plus de papier hygiénique, ni de verre dans la chambre de la «sale pute». Julie n'oubliera jamais ce cloaque. «Quand je fermais la lumière, j'avais l'impression que les coquerelles sortaient de partout.» Elle est restée trois mois au motel.
Julie parle de ses clients avec tendresse. Des nouveaux divorcés qui veulent seulement parler, des fétichistes qui baisent en bas-collant, des amateurs de jeux de rôle, des adeptes de petite vite qui paient pour une heure, mais qui restent cinq minutes. Une seule fois en cinq ans de prostitution elle a eu à se défendre. Le client s'est mis à l'agripper par la gorge pour l'étrangler. Julie a réussi à se libérer et à prendre son couteau dans son sac. Ça a suffi à le faire déguerpir.
Plan Robert, prise 2
Un soir, c'est assez. Julie s'enfuit. Elle a compris. Avec Tribal, il n'y aura jamais de maison, jamais d'enfants. Elle atterrit chez son père, s'installe dans son ancienne chambre, et le lendemain... Le lendemain, elle retourne au plan Robert, chez les Bleus. Elle se souvient du beau Biggy, le «ti-cul» moins con que les autres, il doit avoir vieilli...
Au plan, elle apprend que Supplice s'est fait expulser vers Haïti. No Mercy, le chef des Bleus, purge une peine de prison pour meurtre en Ontario. Mais Biggy, lui, est toujours là. Comme s'il n'avait jamais bougé, sauf qu'il est devenu un homme. Heureux de revoir Julie, il se fiche qu'elle ait pris une trentaine de kilos (toutes ces pizzas et tout ce cognac). Le soir même, ils baisent sans condom et hop, Julie est enceinte et décide de garder l'enfant. Biggy veut bien, en fait il s'en moque. Le couple emménage dans un appartement de Pointe-aux-Trembles.
La nouvelle maman est à l'hôpital, son bébé mulâtre dans les bras. Le téléphone sonne: c'est belle-maman, la mère de Biggy. «T'aurais jamais dû faire un enfant avec mon fils. C'est un clochard. Il ne vaut rien.» Pour qui elle se prend, la vieille? pense Julie. Biggy a toujours été correct avec elle.
C'est pourtant la vieille qui a raison. Biggy est passé de la petite délinquance au crime - vols à main armée, séquestrations. Il débarque parfois en plein milieu de la nuit, les mains pleines de sang: «Lave mon linge, vite.» Mensonges, violence, il passe bien près de l'étrangler. Julie finit par le chasser. Elle a 22 ans, son fils, 5 mois. Sa vie ne va nulle part, elle croule sous les dettes. Elle retourne voir Tribal, et redeviendra sa «bitch». Reprendra la ronde des chambres de motel minables. Nouvelles promesses, nouvelles violences, parfois devant son fils.


Julie, qui a aujourd'hui 25 ans, ne compte plus ses allers retours vers Tribal. Elle a même recruté d'autres prostituées pour lui. Sans remords. «Je les recrutais majeures et... niaiseuses...» Lors des périples dans des clubs de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick ou des régions éloignées du Québec, elle se liait d'amitié avec la plus naïve et la plus solitaire des danseuses. À la fin de la semaine, elle lui donnait son numéro de téléphone.
Mal prise, la fille finissait par l'appeler et par débarquer sans ressources chez Julie, qui lui présentait alors Tribal ou un autre pimp. «Un jeu d'enfant», se souvient-elle.
Julie en a recruté cinq de cette façon: Patsy, Felicia, Elisabeth, Nancy et Geneviève. Deux Noires, trois Blanches. En fait, Julie les croyait toutes majeures. Elisabeth avait l'air d'avoir 18 ans, mais elle n'en avait que 16. La fugueuse de Trois-Rivières faisait pitié: elle sniffait beaucoup de poudre, parlait rarement, avait parfois de la difficulté à marcher.
Julie avait son «code de déontologie». Quand elle s'est aperçue qu'elle avait recruté une mineure, elle a fait un appel anonyme à la police. Après l'intervention de la police, Julie n'a jamais revu l'ado.
(1) Paroles modifiées pour la sécurité de Julie.