Barack Obama ne fait pas l'unanimité chez les Noirs américains
10.02.07 | 17h14 ? Mis à jour le 10.02.07 | 17h14
WASHINGTON CORRESPONDANTE
A peine avait-il publié, dans Time Magazine, une tribune sur le "nouveau nativisme noir" que le professeur de sociologie de Harvard, Orlando Patterson, a reçu un coup de fil. C'était un membre de l'état-major de campagne de Barack Obama, qui voulait faire part de son désaccord. A la veille de l'annonce officielle de la candidature du sénateur à l'investiture du Parti démocrate pour l'élection présidentielle de 2008, l'interlocuteur discutait l'idée que les Noirs ne sont pas tous séduits par Barack Obama, qu'ils ne voient pas automatiquement comme l'un des leurs.


Le professeur a mis en avant les sondages. Selon une enquête Washington Post-ABC News, Hillary Clinton devance Barack Obama de 40 points dans les intentions de vote. La sénatrice de New York a des liens anciens, il est vrai, avec les chefs de la communauté africaine-américaine, et elle bénéficie de l'aura de son mari, Bill Clinton, dont l'écrivain Toni Morrison avait fait le "premier président noir" des Etats-Unis. Mais ce n'est pas la seule explication. "Si les électeurs favorisaient Hillary Clinton parce qu'ils estiment qu'elle est une meilleure candidate, ce serait magnifique, dit M. Patterson. Mais la vraie raison est plus dérangeante : les Noirs américains se sentent menacés par ce que représente Barack Obama."


Pour annoncer sa candidature, samedi 10 février, Barack Obama a choisi Springfield, dans l'Illinois, la ville où est enterré Abraham Lincoln, comme pour s'inscrire dans l'héritage de l'homme qui a aboli l'esclavage et tenté de réconcilier une nation "divisée contre elle-même". Né d'un père kényan et d'une mère blanche, Barack Obama espère, lui aussi, transcender les clivages. Mais dans la communauté africaine-américaine, l'heure est plus au regroupement qu'aux mélanges. "Les gens sont inquiets d'une dilution du nombre de Noirs américains, dit M. Patterson : ils craignent une vision latino-américaine de la race, et ils ont l'impression que ce n'est pas bon pour eux quand ils voient, en particulier, l'exemple du Brésil". Lors du dernier recensement, le gouvernement avait voulu créer une nouvelle catégorie "mixte". Les responsables de la communauté s'y sont opposés.


S'il "n'éveille pas de culpabilité chez les Blancs", comme l'a décrit Carol Swain, professeur de droit à la Vanderbilt University, Barack Obama a engendré un débat identitaire dans la communauté africaine-américaine. Dans une tribune du New York Daily News, l'essayiste Stanley Crouch a exposé ce qu' "Obama n'est pas : Noir comme moi". "Il ne partage pas l'héritage de la majorité des Noirs américains, qui sont les descendants des esclaves des plantations."


Sur Internet, les blogueurs débattent sur le point de savoir si Barack Obama est "assez noir". "Faut-il désormais être exclusivement descendant d'esclaves d'Afrique de l'Ouest ?", interroge Kimberly Jay Norwood, professeur de droit de l'université de Washington. Le professeur Patterson, qui est d'origine jamaïcaine, s'inquiète de ce protectionnisme. Certaines des figures historiques du mouvement noir étaient d'origine étrangère, rappelle-t-il, comme W.E.B Du Bois, dont le père était haïtien. Maintenant, le "nativisme" gagne du terrain. "Est-ce que l'on va dire à mes enfants qu'ils ne sont pas Noirs américains ?", s'inquiète-t-il. Le soupçon est aussi alimenté par l'exceptionnel traitement que reçoit Barack Obama dans des Etats aussi monocolores que le New Hampshire. "Les Blancs sont parfaitement à l'aise avec lui. C'est précisément ce qui alimente la réserve chez les Noirs", analyse M. Patterson.


Pour lui, la société américaine a "résolu la partie publique" de la division raciale. Des Noirs sont au gouvernement, dans la culture, dans le business. Mais dans la sphère privée, la ségrégation reste entière. "Un enfant noir va maintenant dans une école qui est plus ségréguée qu'à la fin des années 1960", affirme-t-il.
Contrairement au passé, cette ségrégation est largement voulue par la classe moyenne noire, affirme-t-il. Des enquêtes ont montré que les Noirs préfèrent vivre dans des quartiers qui sont au moins à 40 % africains-américains. Pour le sociologue, Barack Obama représente justement "la manière d'aller au-delà de cette ségrégation privée. C'est cela que les "frères" n'aiment pas".