Opinion: Premier Ministre Canadian Stephen Harper et le test de la Gouverneure Générale Michaëlle Jean
Samedi 03 2007
Au Québec, les chamailleries entre le gouvernement fédéral et les provinces au sujet du pouvoir et de l'argent constituent le bruit de fond de la vie politique quotidienne, un bruit que beaucoup de Québécois ont fini par ne plus vraiment entendre. Mais lorsque la conversation passe au côté plus symbolique de la politique, le Québec ouvre grand ses oreilles.
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La plupart du temps, c'est sur ce terrain délicat, plutôt que sur le front plus technique des relations fédérales-provinciales, que les politiciens passent ou cassent au Québec. Comme Sheila Copps a pu le constater avec l'épisode des drapeaux, un faux pas peut anéantir des années de travail acharné pour acquérir de la crédibilité. À l'été 2005, à peine quelques mois avant la campagne électorale, ce genre de test attendait Stephen Harper.
Une nomination controversée
Au mois d'août 2005, Paul Martin mettait fin à des mois de tergiversations en nommant la journaliste Michaëlle Jean au poste de gouverneure générale. À première vue, tout indiquait que le premier ministre venait de faire un bon coup. Née en Haïti et parfaitement intégrée à la société québécoise, Mme Jean projetait l'image d'un des aspects du Québec les plus méconnus dans le reste du Canada, soit le caractère de plus en plus diversifié de sa communauté francophone.
Vu sous l'angle partisan des libéraux, le fait qu'elle provenait d'une des communautés culturelles courtisées par le Bloc québécois en vue des élections constituait un atout supplémentaire.
Puis, dans ce qui restera dans les annales comme un des épisodes les plus loufoques de la saga Québec-Canada, certains souverainistes ont entrepris d'«exposer» au grand jour les «accointances» souverainistes de Mme Jean et de son époux, Jean-Daniel Lafond, des accointances dont le premier ministre, pour des raisons de sécurité nationale, aurait présumément dû être informé par la GRC ou le SCRS et dont il aurait dû tenir compte pour renoncer à en faire le nouveau couple vice-royal.
Quelques-uns des commentateurs anglophones les plus en vue au pays et certains des membres les plus éminents de la famille conservatrice canadienne ont immédiatement demandé à Paul Martin d'annuler cette nomination. Le premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, celui du Nouveau-Brunswick, Bernard Lord, et celui de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell, ont tous formulé des doutes quant aux antécédents politiques de la future gouverneure générale.
L'homme prudent
De ce grand choeur à consonance fortement conservatrice, le chef de l'opposition officielle Stephen Harper a été remarquablement absent. Envers et contre l'avis de certains de ses conseillers, le chef conservateur a résisté aux exhortations de ceux qui auraient voulu le voir réclamer en leur nom la tête de Michaëlle Jean.
Harper a plutôt commencé par accepter les assurances du premier ministre voulant que l'affaire se résume à une tempête dans un verre d'eau. Quand il s'est avéré que cela ne serait pas suffisant pour faire taire les critiques, le chef conservateur s'est rapidement replié sur une déclaration formelle de Mme Jean, selon laquelle elle et son conjoint n'avaient jamais éprouvé envers le Canada autre chose que de l'amour, pour ensuite passer à autre chose.


En rétrospective, il est tout à fait possible que le Bureau du premier ministre ait fait preuve de négligence dans la préparation du dossier de Michaëlle Jean. À l'époque, les allégations des critiques de la candidate du premier ministre, pourtant fondées sur des déclarations publiques du couple, ont bel et bien semblé prendre l'entourage de Paul Martin au dépourvu. De toute évidence, personne n'était équipé pour défendre efficacement cette nomination, ce qui aurait normalement dû être une formalité si le premier ministre avait nommé Mme Jean en toute connaissance de cause. [...] Toutefois, autre signe que Stephen Harper n'avait aucun intérêt à alimenter l'affaire, son parti n'a jamais soulevé cette question aux Communes à la reprise de la session, quelques semaines plus tard.
Libéraux et bloquistes n'ont rien vu
L'avenir n'allait pas tarder à cautionner la grande prudence de Stephen Harper. Dès son entrée en fonction, Michaëlle Jean a conquis ses plus virulents critiques anglophones. Dans le style maniaco-dépressif qui caractérise souvent le débat national au Canada, les appels à l'exécution politique de Michaëlle Jean ont cédé la place à des manifestations publiques d'adulation. Certaines des mêmes personnes qui réclamaient sa tête quelques semaines plus tôt se sont littéralement prosternées au pied de la nouvelle représentante de leur souveraine.


Si Stephen Harper s'était joint au choeur des récriminations, il est tout à fait possible que Michaëlle Jean ne serait jamais devenue gouverneure générale. Les tensions qu'aurait pu provoquer la chasse aux sorcières dont elle a fait l'objet, que les militants souverainistes responsables de cette controverse avaient d'ailleurs prédite, se seraient probablement concrétisées. Le chef conservateur aurait ainsi comblé les attentes de certains de ses partisans les plus convaincus à un moment où beaucoup doutaient de sa capacité de mener son parti à une victoire électorale.
Mais Harper aurait également sacrifié la proie du pouvoir pour l'ombre d'une victoire morale auprès de sa base. Sa participation à une vendetta contre Michaëlle Jean aurait vraisemblablement anéanti ses chances de se faire entendre au Québec aux élections suivantes. Si l'affaire Jean avait tourné au vinaigre avec la participation active de Stephen Harper à la con-
troverse, bon nombre de Québécois ne lui auraient pas pardonné son
rôle dans ce qui serait devenu un épisode à forte saveur de maccarthysme à la canadienne.
Le nouveau Parti conservateur aurait ainsi fait reculer les aiguilles de l'horloge pour revenir -- dans l'esprit de bien des gens, tant au Québec qu'à l'extérieur -- aux sources antiquébécoises et antibilinguisme du Parti réformiste. Ses espoirs de supplanter les libéraux et de s'imposer comme la principale option fédéraliste au Québec auraient été morts-nés.
Si Gilles Duceppe et Paul Martin avaient été à la recherche d'un indice probant confirmant que Stephen Harper avait des visées sérieuses aux Québec, l'épisode Jean le leur aurait fourni. Mais à l'été 2005, l'idée que les conservateurs allaient être des joueurs avec lesquels il faudrait compter au Québec ne traversait l'esprit ni du chef du Bloc ni du premier ministre fédéral. De fait, l'un comme l'autre tenaient pour acquis que cela n'arriverait probablement pas d'ici la fin de leurs carrières politiques respectives. [...]