Le vendredi 14 déc 2007
Criminels au Canada, parias en Haïti
Les petits bandits de Port-au-Prince le voient comme un puissant gangster. Yvenel Noël se sent plutôt comme un paria. Le jeune homme menait la « belle vie » avec sa blonde dans un appartement du quartier Rosemont, à Montréal. Aujourd'hui, il partage un taudis au centre-ville de la capitale haïtienne avec quatre membres de sa famille éloignée.
Yvenel, 30 ans, est un « déporté ». Aux yeux des Haïtiens, il ne vaut pas plus que les chiens galeux des rues de Port-au-Prince.
« Déporté ». C'est ainsi qu'on désigne les Haïtiens expulsés d'un pays riche. Ils n'ont pas la citoyenneté de leur pays d'adoption. Et ont enfreint ses lois d'immigration. La majorité d'entre eux sont expulsés des États-Unis - une cinquantaine en moyenne toutes les deux semaines. Le Canada en expulse entre 25 et 40 par an, en grande majorité du Québec.
Depuis 2004, le Canada a suspendu temporairement les renvois vers Haïti, à l'exception des cas criminels. Pour cette raison, les autorités haïtiennes estiment que les « déportés » canadiens sont plus dangereux que leurs confrères américains, renvoyés en Haïti dès qu'ils contreviennent à la loi sur l'immigration.
Tous les « déportés » que La Presse a rencontrés disent la même chose : « On n'est pas des anges, mais on n'a pas mérité un tel enfer. »
Mendier pour manger
La mère d'Yvenel a trimé pour permettre à ses deux fils d'immigrer au Canada. À 17 ans, Yvenel atterrit à la polyvalente Calixa-Lavallée, à Montréal-Nord. Il y rencontre d'autres jeunes Haïtiens qui fréquentent des gangs de rue. « Avec eux, je pouvais parler créole. Ils me disaient n'importe quoi et je les croyais », se souvient-il. Il délaisse l'école rapidement. Il fait la fête avec ses nouveaux copains. Sa mère, fatiguée de lui faire la morale, le met à la porte.
Un soir, entre deux bières, un ami lui dit de le suivre. « Je vais chercher de l'argent. » En fait, cet ami va braquer un homme dans un guichet automatique. La vie d'Yvenel bascule. Arrêté le soir même, il plaide coupable à des accusations de vol qualifié et de complot. Il purgera sa peine avant d'être expulsé, il y a un an. «J'aurais passé ma vie en prison au Canada plutôt que d'être libre ici », dit-il aujourd'hui.
Yvenel a été escorté par deux agents frontaliers canadiens à Port-au-Prince. Il a été remis à l'immigration haïtienne, puis conduit à la Direction centrale de la police judiciaire. Là-bas, les « déportés » sans famille passent de quelques jours à quelques semaines en cellule. Pour lui éviter la prison, la mère d'Yvenel a envoyé 400 $ US à un proche. En échange, ce dernier s'est porté garant du « déporté ».
Sa famille haïtienne est très pauvre. Elle le méprise d'avoir raté sa chance au Canada. Dans la maison qu'il partage avec quatre membres de sa famille éloignée, il n'y a pas de toilettes. Il doit faire ses besoins dans un trou creusé au bout de la ruelle. Son quartier manque d'électricité chaque jour.
Yvenel doit mendier pour se nourrir. Il ne mange pas tous les jours. Son « beau linge » acheté dans des boutiques rue Sainte-Catherine s'use. « Les déportés qui décident de continuer leur business (vente de drogues) ici font une belle vie. Pour l'instant, je résiste. Les petits bandits savent que j'ai fait de la prison au Canada.
«Ils me regardent comme des enfants qui admirent le chanteur de gangsta rap 50 Cent », raconte-t-il.
Une expulsion payée cher
Un autre « déporté » de Montréal, Marc Richard Pierre Louis, a commis des crimes plus graves. Et les a payés très cher.
Son père l'a fait venir à Montréal, à l'âge de 14 ans. Marc ne voyait pas souvent ce père travaillant jour et nuit dans un restaurant. Quand l'ado désobéissait, son père lui donnait une solide correction. À 18 ans, Marc a fait de la prison pour la première fois. Une histoire de taxage. Il y retournera pour violence conjugale. Puis, pour voie de fait simple, avant d'être expulsé en février 2005.
Au Québec, il a eu deux enfants dont il a raté la naissance. À cause de sa dépendance à la coke, entre autres. Marc se tenait avec des membres du gang de la rue Pelletier, dans Montréal-Nord (cinq d'entre eux ont été condamnés pour gangstérisme en janvier dernier). Un des trafiquants du gang était jaloux de Marc qui consommait avec sa petite amie. Il a voulu se venger. Personne n'est mort, mais des coups de feu ont été tirés et le trafiquant a été poignardé.
Son univers était violent à Montréal, mais ce n'était rien comparé à Port-au-Prince. Après avoir logé à gauche et à droite sans jamais se sentir le bienvenu, Marc a rencontré la fille d'un ancien militaire. Un soir, alors qu'il la raccompagnait chez elle, un policier surgi de nulle part lui a tiré dans le dos. La balle est ressortie par le ventre. Il séjournera plusieurs mois à l'hôpital général de la capitale.
Depuis le mois dernier, Marc se sent moins seul. Sa soeur Francette et son beau-frère ont accepté de l'héberger dans leur logement de deux pièces loué dans un quartier pauvre. Le couple de chômeurs couche par terre sur le béton. Marc dort dans le seul lit du logement. Le propriétaire veut les expulser. Marc espère que sa soeur ne l'abandonnera pas. Parfois, il se dit qu'il serait mieux mort.
Marc n'est pas le seul à penser au suicide. Mercier Rémy gardait le moral jusqu'à ce que des policiers québécois de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti le reconnaissent. Cet expert en arts martiaux a été expulsé du Canada en 1995, entre autres pour avoir menacé de tuer « tout policier qui abattrait un Noir ». Quelques années plus tard, début 2000, il a été embauché pour enseigner les techniques d'autodéfense aux futurs policiers haïtiens. Le chef de police, Mario Andrésol, l'a suspendu après avoir appris son passé.
Depuis, le « déporté » de 54 ans n'a pas d'emploi. Il organise des entraînements « gratuits » avec les policiers haïtiens. Ses élèves se cotisent de temps à autre pour qu'il puisse nourrir ses deux plus jeunes enfants. Ses enfants plus âgés, restés au Canada, ont coupé les ponts. « J'ai payé pour mes crimes au Canada. Je n'ai pas commis d'autres crimes ici, mais je paie encore. »