Né à Ouanaminthe, Joseph Courtois, après avoir étudié comme un des boursiers de Toussaint Louverture au Collège de la Marche, en France, avait fait les guerres napoléonienne au grade d’officier et reçu la croix des braves pour son courage sur les champs de bataille. Fait prisonnier par les Anglais en 1808, Joseph Courtois séjournera longuement dans les geôles d’Angleterre et d’Ecosse avant sa libération en 1814.
Trois ans plus tard, Joseph Courtois retournait vite dans son pays qui était entre-temps devenu la république indépendante d'Haïti. Joseph Courtois avait épousé en France une Mulâtresse originaire du Cap, Juliette Laforest. C'était la fille de M. Bussiere Laforest, un représentant pour le département du Nord de Saint-Domingue au Conseil des Cinq-Cents. Juliette, qui avait été la lectrice de Pauline Bonaparte, enseignait le piano quand elle épousa Joseph Courtois en 1814. Dès 1818, les Courtois, qui auront quatre enfants, fondaient une école que, pendant dix ans, fréquenteront les garçons et les filles des familles les mieux nantis de la capitale haïtienne.

Délaissant bientôt les soucis pédagogiques qu'il laissait à sa femme, Courtois qui était doté d'un tempérament ardent, d'une intelligence vive et mordante, préféra s'engager avec conviction dans la politique et le journalisme. Joseph Courtois avait en effet reçu une imprimerie en cadeau de son frère, Sévère Courtois, lequel, après s'être engagé dans l’armée de Bolivar en 1816, était depuis devenu commandant amiral de la flotte colombienne. Aussi, dès 1824, Courtois fondait à Port-au-Prince, La Feuille de Commerce, un journal d'opinion et d'informations générales que recevait très mal, soit dit en passant, l’ombrageux et intolérant président Boyer.

Après la chute de celui-ci, Joseph Courtois fut designé constituant du Limbé. C'est à ce titre qu'il participera à la rédaction de la plus libérale des chartes constitutionnelles haïtiennes, celle de 1843. Nommé membre du Conseil d'État par le président Philippe Guerrier, Courtois sera du nombre des sénateurs qui commirent la grossière imprudence d'élire le général Faustin Soulouque à la présidence de la République après la mort de Riché.
Le choix de Soulouque à la magistrature suprême représentait une indignité sans nom pour le Sénat, et l'administration scandaleuse des affaires par le nouveau président confirmait chaque jour le peuple du péril qu'il courait avec ce militaire dément, cette espèce de brute sanguinaire qu'avaient placé les sénateurs à la tête du gouvernement.
Alors que Soulouque se préparait à instaurer son long règne de terreur en faisant disparaître et exécuter les hommes même qui l’avaient fabriqué, le sénateur Celigny Ardouin ou le ministre David-Troy par exemple, Joseph Courtois organisait l’opposition, stigmatisait dans son journal la conduite du président et de ses sbires.
L'homme qui faisait trembler Port-au-Prince à l’époque s'appelait Similien, il commandait la garde du Palais et avait mis sur pied une sorte de milice composée surtout de repris de justice et de gens sans aveu, connus sous le nom de Zinglins. Les Zinglins de Similien qui se délectaient à faire impunément couler le sang et à semer la terreur dans la capitale, vivaient alors en permanence au Palais national qu'ils avaient transformé en une sorte lupanar, de repaire de brigands.
Dans La Feuille de Commerce, Joseph Courtois révéla son courage en dénonçant le comportement sauvage et avilissant des Zinglins de Similien. Comme ces derniers jouissaient de la protection inconditionnelle du président, Soulouque prit les récriminations de Courtois contre ses séides pour une attaque personnelle contre son pouvoir. Soulouque se prétendra même trop cruellement attaqué par le sénateur Courtois pour ne pas réclamer son droit naturel à la vengeance.

Le président ordonna donc à Similien d'envoyer quelques-uns de ses Zinglins chez le sénateur récalcitrant afin de l’arrêter, de le traîner à la prison où il serait bientôt exécuté selon son bon vouloir. Joseph Courtois qui les attendait, les accueillit debout sur une caisse de poudre à canon, un pistolet à la main. Il menaça de vive voix de faire sauter sa maison, les maisons du voisinage, sa famille et tous les Zinglins aussitôt que l’un de ces deniers osera faire le premier pas dans sa direction. La stupéfaction fut totale. Les Zinglins chargés d'appréhender le sénateur réclamèrent du renfort, et commença alors le dramatique siège de la résidence du sénateur Courtois qui devait durer vingt-quatre heures.

Les collègues du sénateur vinrent longuement le raisonner. Finalement, Courtois céda aux instances d'un de ses amis, le sénateur Bance père, qui l’accompagna personnellement à la prison. Le Sénat avait décidé de s'ériger en Haute Cour de Justice afin de décider du cas de l’intrépide sénateur Courtois qui fut condamné, après délibérations, à un mois de détention. C'était un déni de justice évident, mais les sénateurs voulaient, par cette décision modérée, ménager et la chèvre et le choux, donner satisfaction à Soulouque et en même temps « punir » le sénateur Courtois d'une peine légère.

En apprenant la résolution sénatoriale, Soulouque ne se sentit plus de rage. Devant ce qu'il considérait maintenant comme la plus douloureuse des injures, il ordonna de creuser la tombe du sénateur Courtois, d'aller le chercher dans sa cellule afin qu'il fut exécuté séance tenante. Madame Courtois courut alors plaider sa cause en pleine nuit auprès du chargé d'affaires de France, M. Maxime Raybaud, lequel se rendit en vitesse au Palais où, parvenant à convaincre Soulouque, il réussit à arracher le sénateur Courtois d'une mort certaine. Quelques heures plus tard en effet, M. Raybaud faisait embarquer le sénateur sur un navire qui effectuait ses manoeuvres de départ dans la rade de Port-au-Prince.

Toutes ces aventures se déroulaient en 1847, quelques mois seulement après la malencontreuse élection de Faustin Soulouque à la présidence. Il ne serait pas inutile de soumettre au lecteur, pour finir, l'épilogue de cette histoire qui est assez révélateur du courage exceptionnel d'une femme et des murmures politiques haïtiennes du siècle passé. En effet, après le départ du sénateur Courtois pour l'exil, sa femme, s'occupa vaillamment à faire paraître régulièrement La Feuille de Commerce, publication indépendante à la rédaction de laquelle elle avait toujours participé et qui était maintenant devenu son gagne-pain. La Feuille de Commerce ne disparaîtra qu'en 1853, au moment où, à l'age de 66 ans, l'énergique Madame Joseph Courtois, née Juliette Laforest, décéda à Port-au-Prince. Quant au sénateur Courtois, il ne retourna à Port-au-Prince qu'en 1859 où il mourut presque centenaire, en 1877, à l'age vénérable de 92 ans.