A la fin du 16e siècle, les observateurs estimaient la population de l'archipel des Antilles, toutes races confondues, à quelque vingt mille habitants. Sur l'île d'Haïti, désertée par les colons qui l'avaient abandonnée pour les colonies de l'Amérique du sud, on ne comptait plus que cinq mille Espagnols s'adonnant à l'exploitation du bétail ensauvagé et au commerce des peaux. Le reste de la population était composé d'esclaves noirs évadés et d'Indiens survivants. Les flibustiers français nous ont rapporté les moeurs des Arawaks qu'ils ont rencontrés évoluant dans leurs villages, derniers rescapés des épidémies et des massacres qui, en moins d'un siècle, avaient de peuple Haïti de ses Indiens.

Des échanges entre évadés africains, flibustiers français et Indiens Arawaks, devaient résulter ces traits culturels particuliers dont les Haïtiens sont les héritiers directs. S'il est indéniable que nous avons conservé dans nos coutumes certaines caractéristiques issus directement des Indiens, on peut poser la question concernant le poids réel du bagage indien en Haïti, de la véritable part qu'occupe I'Arawak dans la culture de I'Haïtien d'aujourd'hui qui, lorsqu'il parle de ses racines ou de ses origines, ne pense pas le moins du monde à ses probables ancêtres tainos ou caraïbes.

Pendant toute la période coloniale française pourtant, Les descendants des Arawaks disposaient de droits particuliers que leur reconnaissait la métropole par lettres patentes. Ils formaient une catégorie distincte parmi les sujets de Saint-Domingue que l'on appelait les métis (au féminin métive). Ils se distinguaient du reste de la population par leur épaisse et noire chevelure, leur peau cuivrée et leur courte taille, exactement comme les décrivait Colomb après son premier voyage.
Depuis, les Arawaks ont été oubliés, ou presque. Karl Marx a bien marié sa fille Laura à un docteur Paul Lafargue, un Français créole au teint sombre et aux cheveux crépus qui, né à Cuba, disait descendre d'une grand-mère maternelle caraïbe. Plus près de nous, le docteur Louis Joseph-Janvier qui se prétendait lui aussi issu d'une arrière-grand-mère indienne, se vantera toute sa vie de cette prestigieuse ascendance.
Nous ne parlerons pas ici du fâcheux trafic dont le patrimoine culturel indien a été victime, ni des déprédations inconsidérés dont il a souffert, ni de la destruction insensée de nos derniers vestiges archéologiques précolombiens, nous posons simplement la question suivante : serait-il possible qu'il y ait encore aujourd'hui, sur le territoire haïtien, des survivants authentiques des Indiens arawak, de parfaits Tainos ?

Répondons tout de suite que nous ne le savons pas plus que le lecteur. Cependant dans un savant article anthropologique paru dans le numéro de novembre 1968 de la revue Haiti-Illustrée, le Dr. Jean-Baptiste Romain estime à 400 individus les membres des îlots démographiques indiens ou assimilés aux indiens en Haïti. A partir de recherches datant de 1944, le Dr. Romain nous apprend que ces îlots se situent à Saltrou : les Indiens mélangés de Noirs qui y vivent s'appellent Viens-Viens. A Kenskoff sur l'habitation Lamarque. Les Indiens de cette localité ont la figure large, les pommettes saillantes, le nez fin, le menton pointu, orné d'une barbiche. A Gressier et au Morne-à-Bateau. A Petit-Goave sur les habitations Lebrun et Poulardier. Sur les crêtes des montagnes de la Grande-Riviere-du-Nord, de Pignon, de St-Raphael, de Maïssade où ils sont désignés sous le nom de Zip-Zip.

Qui n'a jamais entendu raconter comment, par exemple, lors de I'établissement des grandes plantations de sisal dans le Nord-est du pays, durant les années vingt (1920), des équipes de défricheurs sont tombées sur des villages complets peuplés d'hommes, de femmes et d'enfants qui ignoraient apparemment tout de la république Haïti, de son indépendance, de ses chefs d'État et de ses interminables guerres civiles. Les gens de l'époque en conclurent qu'il s'agissait-Ià sans doute des derniers descendants des marrons de Saint-Domingue. Peut-être.

A ce sujet, j'aimerais vous faire partager la troublante expérience qu'a vécue un de mes bons amis dans la même région pendant les années quarante (1940). A cette époque, m'a-t-il appris, il venait d'être engagé comme chef d'équipe à Madras, une grande plantation de sisal de la zone. Mentionnons en passant que les chefs d'équipe recevaient une rétribution pouvant s'élever jusqu'à cinq dollars par semaine, somme passablement généreuse en ce temps-là pour autoriser une petite famille à vivre dans la plus honnête aisance.
Notre chef d'équipe ne manqua pas de remarquer un certain Alexandre parmi les ouvriers placés sous sa surveillance. C'était un homme taciturne et solitaire qui se singularisait par ses agissements farouches, ses airs étranges et sa susceptibilité maladive. De petite taille mais de carrure puissante, Alexandre avait le teint chocolaté et une abondante chevelure noire.

Un après-midi, après le travail, notre ami, depuis longtemps intrigué par ce travailleur au comportement curieux, lui demanda de le conduire à son village. Après quelques hésitations, Alexandre se laissa persuader et guida son chef d'équipe jusqu'à son patelin où les deux hommes arrivèrent seulement à la tombée de la nuit. Les ajoupas de cette singulière localité étaient regroupés en cercle autour d'un grand feu de braise entretenu en permanence. La venue inattendue du chef d'équipe sur sa mule suscita le plus vif intérêt des habitants de ce coin perdu dont la plupart des habitants, comme Alexandre, portaient une épaisse crinière noire.

Quand notre ami leur adressait la parole, les plus agés lui répondaient par un bref oui ou non, et plus souvent encore par un silencieux hochement de la tête. S'ils ne faisaient que marmotter quelques mots de créole en sa présence, il les entendaient, dès qu'il s'éloignait un peu, converser distinctement, mais à voix basse, dans une langue complètement inconnue. Étant donné l'heure avancée, notre ami ne s'attarda pas plus longtemps dans ces parages insolites qu'il se promit de visiter cependant plus longuement une autre fois.
Il ne devait plus jamais y retourner. D'ailleurs, quand il parla de son aventure aux gens du coin, tout le monde reconnut sa témérité par le seul fait d'avoir osé mettre les pieds dans cet endroit réputé très redoutable, tout le monde fut unanime pour lui déconseiller une seconde visite chez ces sauvages où il ne ferait que risquer bêtement sa vie.

Mon ami demeure encore persuadé qu'il n'a visité ce jour-là rien d'autre qu'un village indien, ou du moins ce qui en restait. Si l'on peut se fier aux descriptions des communautés Arawaks que nous ont laissées les historiographes espagnols, nous avons toutes les raisons de penser qu'il ne se trompe pas. L'anthropologue tente d'approfondir la question ou le simple curieux qui voudrait vérifier par lui-même se rendra à Louhou. Louhou, car c'est le nom du village, se trouve au fond d'un vallon, à mi-chemin entre Limonade et le Trou-du-Nord. Si Louhou existe encore, vous reconnaItrez ses habitants à leur courte taille et à leur epaisse chevelure, ils entretiennent peut-être encore un feu commun au milieu de leurs ajoupas rassemblés, ils parlent encore peut-être la langue étrange de leurs ancêtres, mais je vous en prie, si jamais vous les rencontrez, passez votre chemin et ne leur faites aucun mal... Les gens de Louhou sont les derniers de nos Indiens.