Le 2 juillet 1778, Jean-Jacques Rousseau meurt au château d'Ermenonville, au nord de Paris, à 66 ans
Un succès tardif
L'écrivain est né à Genève dans la famille d'un horloger. Sa mère meurt en couches et son père doit l'abandonner à un âge encore tendre aux soins d'un pasteur peu commode.
Pourvu d'une instruction élémentaire, le garçon s'en va sur les routes chercher fortune : Chambéry, Turin, puis Paris où il refuse la position de valet. Il retrouve enfin aux Charmettes, près de Chambéry sa «bienfaitrice», bientôt sa maîtresse, Mme de Warens...
Les hauts et les bas de l'existence l'amènent à rencontrer Fontenelle, Rameau, Diderot, Marivaux. Il est même un temps secrétaire d'ambassade à Venise, où il fait les quatre cents coups.
À 32 ans, il s'installe à Paris et se met en ménage avec une servante illettrée, Thérèse Levasseur, qui lui aurait donné cinq enfants, tous abandonnés aux Enfants trouvés (l'Assistance publique de l'époque)...
Timide, déclassé et dédaigneux des richesses matérielles, cet autodidacte fréquente néanmoins de brillants écrivains et artistes tels que Voltaire, Grimm, Rameau,... dans les salons intellectuels qui fleurissent à Paris sous le règne de Louis XV.
Il gagne petitement sa vie en écrivant de la musique et en composant des opéras. Il propose en vain à l'Académie un nouveau système de notation musicale. Sans cesser de tirer le diable par la queue, il se lie avec les auteurs de l'Encyclopédie, d'Alembert et Diderot, qui lui confient des articles sur la musique.
À l'été 1749, Rousseau rend visite à son ami Diderot, incarcéré au fort de Vincennes pour avoir exprimé son athéisme dans la Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient.
À son retour, il est, selon ses propres mots, frappé d'une«illumination» en lisant une question mise au concours par l'Académie de Dijon sur le point de savoir si le progrès des arts a contribué à corrompre ou épurer les moeurs. «À l'instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme», raconte-t-il.
Jean-Jacques se passionne pour le sujet et envoie à Dijon son Discours sur les sciences et les arts, un réquisitoire vibrant contre l'Histoire qui, dans son cours implacable, cache les scandaleux privilèges des puissants sous le masque des arts et des sciences. Rousseau reçoit le prix, est imprimé, beaucoup lu.
Rousseau accède enfin à la gloire. Comme un bonheur n'arrive jamais seul, Rousseau gagne aussi la reconnaissance du public avec son opéra Le devin du village. Mais c'est à sa vocation de penseur qu'il consacre désormais l'essentiel de son énergie.
Revenu à Genève et au protestantisme, Rousseau se heurte à Voltaire qui domine le siècle dans un tout autre registre. Jean-Jacques dénonce en particulier les excès de la civilisation et le raffinement aristocratique de l'époque, toutes choses qui font le bonheur du second.
Dans la continuation du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679), le Genevois exalte l'état de nature originel et voit dans la naissance du droit de propriété la source de tous les maux.
Comme remède à la décadence morale, il préconise des lois et un contrat social sous l'égide du «peuple souverain»et se pose ainsi en théoricien de la démocratie.
Jean-Jacques Rousseau écrit la première Constitution
L'auteur du Contrat social est sollicité en 1765 par Pasquale Paoli, un Corse insurgé contre l'occupant génois, pour rédiger la première Constitution du monde mais elle ne sera jamais appliquée, la Corse passant bientôt sous domination française.
Rêveur solitaire à l'écart du monde, Jean-Jacques Rousseau publie en une douzaine d'années l'essentiel de son oeuvre : Le Devin du village, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Lettre à d'Alembert sur les spectacles puis Émile ou de l'Éducation, Du Contrat social...
Un roman sentimental intitulé Julie ou la Nouvelle Éloïse (1761) rencontre l'esprit de l'époque et s'adjuge aussitôt un succès prodigieux.
Un génie tourmenté
Poursuivi le 9 juin 1762 en raison de quelques audaces religieuses publiées dans l'Émile, Rousseau doit quitter la France pendant un temps. À Genève, en Allemagne et même en Angleterre, les pouvoirs constitués s'acharnent sur l'écrivain et le rejettent à tour de rôle.
Dans ces épreuves, les philosophes (Voltaire, Diderot, d'Alembert,...) ne lui témoignent pas la tolérance qu'il était en droit d'attendre d'eux.
Dans la dernière partie de sa vie, de retour en France mais contraint de changer sans cesse de résidence, rejeté par les autres philosophes et persécuté (du moins le croit-il), Jean-Jacques Rousseau opère un repli sur lui-même.
Il se console de ses misères en cultivant avec délectation un sentiment de supériorité. «Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même...», écrit-il alors.
Les Rêveries du Promeneur solitaire et les Confessions constituent son testament littéraire:«Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi», écrit-il au début des Confessions. «... Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son coeur aux pieds de ton trône avec la même sincérité; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose: "Je fus meilleur que cet homme-là"...».
Jean-Jacques Rousseau s'éteint à Ermenonville chez l'un de ses derniers amis, le marquis de Girardin. C'est deux mois après Voltaire... et à peine dix ans avant les premiers signes de la Révolution française.
L'invention de la sensibilité
La disparition de l'écrivain émeut la bourgeoisie lettrée. Beaucoup sont redevables à Rousseau de la découverte de la sensibilité. Grâce à lui, on ne se prive plus de pleurer ou de clamer son amour pour l'humanité souffrante. On croit en la bonté naturelle des hommes. Certaines femmes de l'aristocratie remettent même à l'honneur l'allaitement au sein et renoncent à confier leur bébé à une nourrice. -
Commentaire : du christianisme à la philosophie
Jean-Jacques Rousseau a relancé à travers ses écrits les valeurs chrétiennes de charité, de fraternité et de compassion. Il les a laïcisées et en même temps dépouillées de leur fondement religieux.
Tournant le dos au dogme chrétien du péché originel et de la Rédemption, Rousseau estime que l'homme n'est pas responsable de ses actes devant Dieu. Si un homme n'est pas porté de lui-même vers la charité et l'amour du prochain, s'il se révèle méchant ou misérable, la faute en est à la société et à ses lois. Mauvaises lois, iniquités sociales, tyrannie, voilà les ennemis du genre humain contre lesquels partent en guerre Rousseau et ses disciples.
Cette philosophie généreuse mais réductrice, qui nie la responsabilité individuelle, a inspiré beaucoup de disciples au bon Jean-Jacques. Parmi eux, il n'est que de citer... Robespierre, Napoléon ou encore Bolivar.
L'oeuvre de Rousseau a aussi inspiré les poètes romantiques et écrivains allemands, à commencer par Goethe, Fichte et Hegel. Marx lui-même a rendu hommage à son intransigeance.
André Larané, Hérodote