Par Jean-Marie Bourjolly
Ils étaient des « hommes », des vrais. Des machos. Des hommes forts. Des hommes puissants. Des « grenn kraze ». Des « seul coq qui chante ». Des « mache pran-yo, Duvalier ». Des chefs. Des autorités lourdes. Stroessner (Paraguay), Pinochet (Chili), Videla (Argentine), Bordaberry et Álvarez (Uruguay), Banzer (Bolivie), Geisel (Brésil). Ce sont les plus connus, le dessus de l'iceberg. Operación Cóndor. L'Internationale du terrorisme d'État.

« C'est la découverte, par hasard, fin décembre 1992, de deux tonnes d'archives de la dictature Stroessner dans un commissariat de Lambaré, dans la banlieue d'Asunción (Paraguay), qui a permis de reconstituer les activités criminelles de ce réseau international [Operación Cóndor]. Le déclassement de documents de la CIA concernant le Chili, le 13 novembre 2000, a confirmé et précisé la teneur de ces « archives de la terreur », (Le Monde diplomatique, mai 2001, édition électronique). Avec ces hommes forts, sous eux et derrière eux, ça grouillait de tortionnaires sadiques qui opéraient « dans un univers clos, embaumé d'urines, de fèces, de sang caillé et de chair lardée et pourrie », comme dit si bien Rony Gilot (François Duvalier le mal aimé, p. 206), quand ils ne balançaient pas leurs victimes encore vivantes du haut des airs au cours des tristement célèbres vols de la mort.

Cela fait plus de vingt ans (dix-sept, dans le cas de Pinochet) qu'ils n'occupent plus le devant de la scène. Les pays qu'ils ont dirigés par la terreur - peut-on dire « leurs » pays ? - ont encore, à des degrés divers, du mal à s'en remettre. Prenons le cas de l'Argentine. Nombre de victimes ? Environ trente mille, dit-on. (Il y a quelque chose de terrible dans le mot « environ », utilisé dans un tel contexte.) Parmi elles, des bébés nés en prison, donnés en adoption à des proches des militaires, parfois à ceux-là mêmes qui ont torturé leurs parents. Un acte qui rejoint en perversité les viols répétés, au cours de la guerre de Bosnie, de jeunes musulmanes, jusqu'à ce qu'elles tombent enceintes.

Voilà donc des sociétés ébranlées dans leurs soubassements, qui travaillent, avec des fortunes diverses, à régler leur passé, à surmonter leurs traumatismes, pour se reconstruire et aller de l'avant. Régler son passé : la meilleure façon de ne pas y arriver, la meilleure façon d'en demeurer prisonnier et victime, c'est de faire comme s'il n'était rien arrivé, de faire comme si les traumatismes finiraient par s'en aller d'euxmêmes. Au point que les responsables de ces traumatismes peuvent se croire autorisés à interpréter l'impunité dont ils bénéficient comme un encouragement à venir achever leur sale besogne. Suivez mon regard. Alors, ces grands hommes ?
Paraguay, Brésil, Bolivie
Stroessner, arrivé au pouvoir en 1954 à la faveur d'un coup d'État militaire, a été renversé en 1989 par un autre coup d'État militaire. Presque trente-cinq années d'une dictature qui a forcé à l'exil environ un tiers de la population. Décédé au Brésil, où il s'était réfugié. De Geisel, je ne sais pas grand-chose, à part qu'il a dirigé le Brésil de 1974 à 1979 et qu'il y a gardé une certaine influence par la suite. Décédé à Rio, en 1996. De tous les participants à l'Operación Cóndor, le Brésil semble être - je dis bien semble être - celui qui a le mieux surmonté les traumatismes de ce passé. On a aussi l'impression, vu de loin, que la répression des opposants, tout en étant meurtrière, n'y a pas atteint la folie démentielle ou la rage exterminatrice qui se sont exprimées en Argentine et au Chili dans ces mêmes années. Banzer orchestra un coup d'État qui le porta à la tête de la Bolivie en 1971. Il gouverna en dictateur pendant sept ans. Après son renversement en 1978, il se convertit progressivement à la vie démocratique et fut élu président constitutionnel de 1997. Atteint d'un cancer, il démissionna en 2001, quelques mois avant de décéder. S'agissant de sa première présidence, on lui reproche, outre l'assassinat ou la disparition de quelque 500 personnes, des décisions économiques qui ont compromis l'avenir de la Bolivie. Laquelle, soit dit en passant, est aujourd'hui au bord de l'éclatement.


Chili
Pinochet (auteur du coup d'État contre Allende en 1973; quitte le pouvoir en 1990 après l'échec de son référendum en 1988 pour se maintenir au pouvoir) est mort dans son lit. Les efforts pour le traduire devant les tribunaux pour crimes contre l'humanité n'ont pas abouti à un procès en bonne et due forme. Il fut protégé jusqu'au bout par les mécanismes qu'il avait mis en place avant de céder le pouvoir (Ley de Amnistía (1978); chef de l'armée jusqu'en 1998; puis sénateur à vie), par sa prétendue sénilité, et par la pusillanimité de ses successeurs. Il est ironique que des individus aussi impitoyables et peu ragoûtants que Pinochet ou, en d'autres temps, Maurice Papon, l'organisateur des rafles de Juifs à Bordeaux pendant la guerre, s'abritent derrière leur grand âge et leur état de santé réel ou supposé quand vient le moment de faire face à la musique. Comme s'ils avaient jamais eu la moindre pitié pour leurs victimes, tous âges et toutes conditions de santé confondus. Venant de machos « grenn kraze san manman », cela ne manque pas d'être pitoyable. Je me rappelle un incident dans un aéroport de New York, quand l'épouse de Kissinger (USA), un autre macho, qui a dû se sentir fort par Pinochet et Videla interposés, prit la défense de son mari contre une femme qui l'accusait de génocides en disant quelque chose comme : « Vous n'avez pas honte de vous en prendre à un homme malade qui vient d'être opéré ? » Et j'imagine que si François Duvalier avait été jugé, il aurait, tout comme Luc Désir avec sa Bible, essayé d'apitoyer les membres du jury en invoquant son diabète et son coeur fragile. Pauvres petits hommes forts!

Les efforts pour faire traduire Pinochet devant la justice n'auront pas été inutiles. Son arrestation à Londres sur ordonnance du juge Garzón et sa mise en résidence surveillée pendant plus de 500 jours ont placé ses crimes sous les feux de l'actualité et ouvert la voie à d'autres procédures, au Chili même, dont les avancées et reculs vont ponctuer les dernières années de sa vie. Et on découvrira entre-temps qu'il était aussi un voleur, avec des comptes occultes à l'étranger. Finalement, il aura escroqué non seulement l'État chilien en général, mais plus particulièrement l'armée chilienne, qui le considérait comme son « père ». Un père dénaturé.
(À suivre... Argentine, Uruguay)
Source: Le Matin
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