Haiti: 2004 L?ancienne perle des Antilles devenue une misérable île
Ce numéro de la revue culturelle du monde noir Présence Africaine est consacré à Haïti qui fête le bicentenaire de son indépendance survenue en 1804.

NOTE DE LECTURE Trois ?images? symbolisent trois options fondamentales face à l?oppression. Il s?agit de Toussaint Louverture, de Rigaud et de Joseph Chevalier de Saint-George. Il apparaît que les orientations fondamentales de ces trois destins récapitulent les trajectoires des Nègres d?exception, c'est-à-dire les rôles des Nègres d'exception tels qu?ils ont été assumés en Haïti ou ailleurs depuis des siècles. La première figure de proue, c?est bien évidemment Toussaint Louverture, le ?Spartacus noir? annoncé par l?abbé Raynal ?pour venger les outrages faits à sa race?. Toussaint Louverture, c?est le Nègre marron par excellence qui jaillit de la cale du bateau négrier, ce cimetière flottant, ou du c?ur de la plantation du maître pour répudier la position horizontale et cadavérique, pour prendre la position verticale de la liberté. Pour oser prononcer et proclamer le ?NON? constituant de soi-même et constitutionnel, Toussaint Louverture, c?est la négation de la négation, selon Joseph Ki Zerbo.


Amadou Mahtar Mbow procède à un bref rappel de l?histoire d?Haïti. Il évoque la colonisation de Saint-Domingue et le système esclavagiste, le contexte social et politique dans les premières années de la Révolution française, le soulèvement des esclaves d?août 1791, Toussaint Louverture et la première indépendance de fait. Il n?oublie pas de traiter de l?arrestation et de la déportation de Toussaint Louverture au Fort de Joux dans le Jura où il mourut le 7 avril 1803. Dessalines continua la lutte nationale. Après lecture de l?acte d?indépendance et de la proclamation du général en chef, Dessalines fut proclamé gouverneur général à vie. Pour montrer qu?il fallait oublier à jamais la France, il redonna à l?île son nom américain d?Haïti.


Selon A. M. Mbow, trois observations méritent d?être faites. La première concerne la signification de la révolution du Saint-Domingue au regard de l?histoire, la seconde ses liens avec l?abolition de l?esclavage et enfin la portée de la célébration de son bicentenaire.
La lutte de libération des esclaves africains de Saint-Domingue doit être appréciée à la lumière de ce qu?elle a été au regard de l?histoire humaine : le combat d?hommes et de femmes asservis pendant des siècles, qui, un jour, entreprennent de se lancer dans une aventure insensée pour secouer leurs chaînes et restaurer leur dignité d?êtres humains. La geste haïtienne mériterait de figurer au tout premier rang dans le panthéon des grands actes dont s?honore la race humaine dans sa conquête des libertés.


La deuxième observation qui renvoie à l?intitulé de la résolution de l?Unesco concerne la question de l?esclavage. Dans les débats internationaux relatifs à l?esclavage, il y a souvent une tendance à ramener la question au seul aspect relatif à son abolition. Ce faisant, on passe sous silence le rôle des esclaves eux-mêmes et les conditions historiques qui rendaient caduc le système esclavagiste. Ajoutons (Amady Aly Dieng) un autre facteur : la concurrence faite par le sucre de betterave au sucre de canne à la suite du blocus continental décrété par Napaléon Bonaparte contre l?Angleterre.


La commémoration internationale de la ?lutte contre l?esclavage et son abolition?, coïncidant avec la célébration du bicentenaire de la révolution haïtienne, aurait pu fournir l?occasion d?une vaste réflexion mondiale sur l?esclavage et ses séquelles, en particulier sur la condition actuelle des descendants d?esclaves dans les différents pays des Amériques et des Antilles et sur les moyens de la changer.


Mais cette réflexion n?aura pas lieu, tout ayant été fait pour escamoter la célébration du bicentenaire de la première révolution victorieuse d?esclaves de l?histoire de l?humanité. En effet, comme pour la rendre dérisoire, un tapage d'envergure a été mené par les grands médias internationaux, relayés sans discernement en Afrique même, pour focaliser l?attention, au moment où elle avait lieu, sur des conflits internes suscités intentionnellement selon toute vraisemblance de l?extérieur par deux puissances qui s?empressèrent d?y envoyer des forces armées à l?exemple de Bonaparte contre Toussaint Louverture en 1802 et de l?occupation américaine de 1915.


Francis Arzalier, historien et responsable de la revue Aujourd?hui l?Afrique, traite de l?exemplarité de la révolution haïtienne. La liberté ne s?octroie pas, elle se conquiert. La révolution haïtienne est radicale. Elle est aussi fondatrice d?identité. F. Arzelier montre ses faiblesses et évoque les aléas de l?indépendance de Haïti qui est aujourd?hui l?un des pays les plus pauvres du globe.
Haïti, en créole, veut dire ?Terre des montagnes?. Cette étymologie nous invite ouvrir les perspectives d?une géographie historique, mais avant tout d?une géographie anthropologique, c'est-à-dire à baliser le cheminement vers l?être de ces montagnards, les Haïtiens.
Cette ?terre de montagnes? où ?la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu?elle croyait à son humanité? (Aimé Césaire : Cahier d?un retour au pays natal). Haïti représente pour Césaire la fierté de la race noire. Le 1er janvier 1804, Haïti a contribué au devenir monde de l?histoire et le monde noir est, enfin, entré dans l?histoire moderne, dans l?évolution du monde, pour une autre lutte, comme le souhaite un digne fils de Haïti, selon Victor Gnassounou, professeur de philosophie à Libreville (Gabon).
Gérard Pierre-Charles (1936 - 2004), analyste social, s?intéresse à l?évolution historique de l?économie d?Haïti, de l?impulsion créatrice à la dégradation. Il distingue quatre étapes :
1) - l?étape fondationnelle (1801 - 1820) de destructuration de l?ordre colonial capitaliste esclavagiste et de réaménagement de la nouvelle économie post-esclavagiste, mercantiliste, d?économie naturelle.
2) - La période de structuration et d?essor (1820 - 1915) de l?économie patrimoniale agro-exportatrice où les résurgences et pratiques pré-capitalistes se combinent avec les apports de l?économie et du marché mondial, faisant de l?agriculture d?exportation et du commerce import-export l?axe de la croissance et de l?organisation sociétale.
3) - La période d?expansion du capital externe et de modernisation (1915 - 1986).
4) - La tendance à la désarticulation structurelle et à la dégradation sociale, produit de la crise permanente accélérée sous l?effet des inconséquences internes du système, ainsi que la mondialisation néo-libérale.
Dans son article : Haïti, De la perle des Antilles à l?île misérable, Amady Aly Dieng met en avant trois grandes personnalités du monde politique français et antillais (l?abbé Henri Grégoire, Victor Schoelcher l?abolitionniste, le Martiniquais Aimé Céésaire) qui ont écrit des ouvrages sur Toussaint Louverture.
Si l?indépendance d?Haïti n?est pas la première en Amérique, elle était d?une nature radicalement différente. Alors que l?indépendance des Etats-Unis, un quart de siècle plus tôt, avait été imposée par les colons blancs à leur métropole (l?Angleterre), celle de Saint-Domingue était l??uvre des anciens esclaves noirs. De plus, cette révolution est d?une nature particulière. C?est la première fois, dans l?histoire de l?humanité, que des esclaves réussissent à accomplir une révolution.
Les Africains ont intérêt à tirer des leçons de l?expérience de Haïti qui est passé du statut de la plus florissante colonie de la France au statut d?une misérable île au milieu de la mer des Caraïbes. En vertu de la doctrine de Monroe, cette île reste encore aujourd?hui une colonie américaine.
Si Jean-Marie Théodore, professeur à Paris I, étudie la négritude en partage entre Haïti et la République dominicaine, Oruno D. Lara, directeur du Centre de recherches Caraïbes Amériques, s?intéresse à l?influence de la révolution haïtienne dans son environnement caraïbe.
Trois révolutions ont illuminé la fin du XVIIIe siècle aux Etats-Unis, en France et en Haïti. On parle souvent des deux premières, rarement de la troisième selon Oruno D. Lara qui traite du déploiement de la révolution haïtienne dans l?aire des Caraïbes-Amériques, des migrations et soulèvements d?esclaves, ainsi que des migrations de Nègres esclaves et de Nègres libres vers Haïti (1804-1865).
De nombreux documents sur Haïti sont publiés dans ce numéro de Présence africaine en anglais et en français. Nous en retiendrons seulement quelques-uns : 1943 : Alain Locke à Haïti, une notice d?Anthony Mangeon, le rôle du Nègre dans la culture des Amériques par Alain Locke. Ph. D.
Face à Haïti sont exprimés des points de vue : Haïti dans l?imaginaire des Guadeloupéens par Maryse Condé, Nous sommes tous des Haïtiens par l?égyptologue Alain Anselin, Lire ma passion pour Haïti par le poète mauricien Edouard J. Maunick, La comédie interminable du roi Christophe par le romancier guinéen Tierno Monemembo, Que peut Toussaint Louverture pour les Haïtiens de 2004 ? par le poète haïtien René Depestre, Musique en Haïti par l?actrice haïtienne Jacqueline Scott Lemoine, C?est la faute à Voltaire par l?écrivain guadeloupéen Claude Ribbe auteur de Crime de Napoléon.
Ce numéro contient aussi des comptes rendus intéressants de certains ouvrages : Yves Benot et Marcel Dorigny, 1802. Rétablissement de l?esclavage dans les colonies. Aux origines d?Haïti, Ruptures et continuités de la politique coloniale française (1800-1830) Maisonneuve et Larose, Paris 2002 par Romuald Foukoua.
Ce numéro de la revue Présence Africaine est une mine de connaissance sur Haïti l?ancienne perle des Antilles devenue une misérable île.
Amady Aly DIENG