Saul "Black Stacey" Williams : la tête dans le hip hop
On sait le jazz volontiers perméable aux courants musicaux qui se développent à côté de lui, et ses confins souvent mouvants. Le Festival Jazz à la Villette a désiré s'axer en cette fin d'été 2006 sur les Black rebels. Entendez : sur un demi-siècle de culture afro-américaine engagée, libertaire, résistante, contestataire, sans distinction d'arts (sont convoqués musique, poésie, théâtre, danse et cinéma) ou de genres (jazz bien sûr, mais aussi soul, funk, rap, rock, électro...). Disons, pour ne faire que quelques noms, d'Abbey Lincoln et Ornette Coleman, en passant par des hommages à Coltrane ou Hendrix, jusqu'au hip hop poétique et rageur d'un Saul Williams.


Saul Williams, c'était dans Slam, le film qu'il co-écrivit avec Marc Levin en 1997, l'acteur qui incarnait Raymond Joshua, ce jeune homme qui trouvait dans les mots, dans la composition et la déclamation, tout à la fois la force de résister à l'étau du ghetto et de la prison (où l'avait jeté un deal de hasch malheureux : du sur mesure pour Saul Williams, originaire de la banlieue de New York, du hip hop et de la poésie), sa liberté, sa voie, et l'amour de la jolie Lauren, prof d'écriture en prison (avant du moins qu'on ne décidât d'interrompre le programme de réhabilitation), et à l'extérieur adepte de compétitions de poésie, auxquelles elle initia Ray, lequel y rencontra un franc succès dès son baptême de scène. C'est sans doute le film qui offrit au slam, mouvement désormais mondialement reconnu, le rayonnement qui est le sien aujourd'hui, et c'est assez logiquement sur le morceau de slam des débuts triomphaux de Ray Joshua que Saul Williams ouvre le concert qu'il donne le 31 août au Point Ephémère, à quelques pas du canal Saint-Martin. Hors les genres et pour partie aussi hors l'enceinte du parc de la Villette, le Festival de jazz de cette année.


"I am that nigga, I am that nigga, I am that nigga", scande ainsi Saul Williams en se présentant devant son public, constitué presque exclusivement de white boys & girls. Dont certains, quand ils n'assistent pas à un concert de Saul Williams, lisent Richard Powers, Le Temps où nous chantions (Le Cherche midi 2006) ; ils en discutaient dans la file d'attente, dehors. Puis le slameur d'enchaîner, sur les beats électroniques de CX Kidtronik, son compère deejay aux allures de Mister T., avec Coded Language, extrait de son premier disque (Amethyst Rock Star, Columbia 2001), qui lui permet d'une part d'évoquer ses pères - ils sont nombreux, Whitman et Ginsberg, Gandhi et Guevara, Davis et Coltrane, Morrison et Joplin, Shakespeare et Rachmaninov (et caetera) - et de préciser d'autre part d'entrée de jeu le rôle qu'il assigne à sa musique : "Motherfuckers better realize, now is the time to self altualize. (...) We enlist every instrument, acoustic, electronic ; every so-called gender, race, sexual orientation ; every person, as beings of sound, to acknowledge the responsibility to uplift the consciousness of the entire fucking world".


Mission fort ambitieuse que celle qu'il se donne - faire en sorte que chacun prenne conscience de ses possibilités et ait par là sa propre chance de se réaliser -, qui n'empêche cependant en rien son rock, son hip hop, la fusion des deux et plus (metal, reggae, gospel...) si aff., de parfaitement rouler. Il y a du tube, ou du tube en puissance, dans nombre de titres de son dernier album (Saul Williams, Faber 2004), qu'il interprète ensuite : dans Grippo ("I gave hip hop to white boys when nobody was looking. They found it locked in a basement when they gentrified Brooklyn. I left a list of instructions, an MPC and a mic, my sci-fi library, and utensils to write. (...) White boys listen to white boys, black boys listen to black boys"), par exemple, ou dans Control Freak ("Hey you ! You can talk about it, talk about it, but you can't control your destiny, you just might fail successfully"), ou encore dans List of Demands ("I got a list of demands written on the palm of my hands"), dont les refrains entêtants ne vous quittent pas dès lors que vous les avez entendus. C'est d'ailleurs un des buts de Saul Williams, lorsqu'il laisse la poésie pour la musique et signe avec un label "commercial" : donner à ses mots et aux messages qu'ils véhiculent l'audience universelle à laquelle un slameur underground aurait difficilement eu accès.


Une heure durant, il chante avec virulence, hargne et souvent rage, avec une énergie du corps et de la voix portée par la ferveur, expectorant ses tripes jusque par les pores de sa peau, posée tout près du muscle, et par deux pupilles intenses qui paraissent vouloir se ficher dans le spectateur pour le pénétrer définitivement. A un moment donné, il pose une main bien à plat sur son torse et pénètre alors le micro de tout son être en même temps que de sa voix, la salle s'immobilise dans une écoute attentive, il déclame.


Il y a en lui du mystique (Our Father : "Dear goddess, we made this break beat just for you, as an offering. Can you hear us now ?"), en léger décalage avec la tradition (List of Demands : "God's just a baby and her diaper is wet"), du gourou en prêche. Animé toujours par cette double volonté : que les personnes qui l'écoutent prennent confiance, acceptent leur identité, soient et pensent par elles-mêmes, positivement (il y tient au point de l'expliquer en introduction à son hit Black Stacey, "I was Black Stacey,
the preachers' son from Haiti, who rhymed a lot and always got the dance steps at the party", après sa reprise a cappella du work song Black Betty, "Oh oh Black Betty, bam balam, oh oh Black Betty..."), et que ses frères noirs, ses enfants nègres, trouvent le moyen de cesser de se remettre ainsi les fers de leurs ancêtres esclaves en parcourant si nombreux le cercle misère, drogue, violence, prison (African Student Movement : "Now tell me where my niggas are ? Now tell me where my niggas are ? Now tell me where my niggas are ? Now tell me where my niggas are ?").
On mentionnera enfin ce bref échange avec le public, autour de l'engagement de Saul Williams au sein du collectif Not in Our Name (Not in My Name, Synchronic 2003), qui entend s'opposer aux injustices commises par le gouvernement Bush, en termes notamment de politique extérieure :
- Not in our name. But there's still a lot of shit happening in our names, and even though we're hearing about what's happening in the squats in this country...
- Yes !
- And even though we know what's happening in the suburbs, and what have you, of Paris...
- De la merde, Saul, on a.
- Oui.
- Je te le dis, tu sais.
- Oui.
- Fuck Sarkozy !
- Exactly (...). But, I was gonna say, even though that shit, we know about the injustice happening in this country, I would like to applaud the people of France for at least giving off the suggestion of a fuck you to America.
Saul Williams : un rappeur - un soleil noir, amoureux des mots et du rythme qu'il semble remercier de leur pouvoir en chantant - dans la Cité.
Saul Williams, "Black Stacey" (Saul Williams, Faber 2004)
Après trois concerts au Point Ephémère, Saul Williams se produira, en tant que poète invité par le danseur Boris Charmatz, ce soir mardi 5 septembre à 20h au Théâtre Paris-Villette (il reste des places).
Aux confins du jazz et du hip hop, vous pourrez aussi entendre samedi 9 septembre Archie Shepp avec Rocé, Cheikh-Tidiane Seck et Jalal Nuriddin (The Last Poets) à 20h au Cabaret Sauvage, et Guru's Jazzmatazz à 22h à la Cité de la musique.
Parc de la Villette, Paris 19e. Renseignements et réservations : 01 44 84 44 84.