La Démocratie : un jeu réglementé
En lisant les réactions des uns et des autres sur la crise politique que connaît actuellement Haïti, on peut remarquer deux choses. Tout d?abord, certains expriment une profonde indignation, voire de la fureur, face à ce qu?ils croient être la mauvaise foi des acteurs politiques (les membres de la majorité aussi bien que ceux l?opposition) refusant de faire la « paix » pour sauver le pays qui est en déroute. D?autres, étant convaincus que le pouvoir appartient à Lavalas, fustigent l?opposition du fait qu?elle refuse d?admettre "cet état de fait".
Je voudrais simplement souligner un point qui me semble important. Lorsqu'on regarde l'histoire politique d'Haïti, toutes les crises politiques qu'a connu ce pays proviennent presque toujours dans le processus d'accès et de succession au pouvoir.
Pendant tout le XIXe siècle, chaque succession politique donnait presque systématiquement lieu à un soulèvement populaire, souvent sanglant et meurtrier.
En fait, cela découlait naturellement de la nature des choses. Il était quasiment impossible que cela ait été autrement. Car les gens accédèrent au pouvoir non pas suivant des normes légales établies, mais au prix de leur force (que l'on se souvienne de nombreuses guerres des cacos ou des piquets). Le pouvoir était donc un acquis. Ceci n?était donc pour le détenteur qu'une forme de propriété privée.
Même dans les cas où l'intéressé était élu par le parlement. On s'aperçoit que le processus de désignation obéissait encore à l? arbitraire. Le parlement (contrôlé par l'oligarchie traditionnelle) s'efforçait toujours de trouver un individu suffisamment malléable, pour exercer le pouvoir réel (ce sont ces fameux gouvernements de doublure que récusait Christophe). Le cas le plus spectaculaire est celui de Soulouque qui a, par la ruse et la violence aveugle, déjoué les plans de ces « coquins parlementaires ».
Mais puisque le processus de désignation était toujours lui-même empreint d'arbitraire, les divers chefs d'Etat issus de ces genres d'opération de magouille adoptèrent les mêmes attitudes arbitraires dans l'exercice du pouvoir. Ils ont tous tenté de rester au pouvoir à vie. Il fallait à chaque fois le déclenchement de la violence pour réussir à faire échec à leurs prétentions.
Je me demande, s'il faut pas résoudre une fois pour toute ce problème d'arbitraire qui a toujours caractérisé les processus d'accès et de succession au pouvoir en Haïti.
Moi personnellement, je n'ai absolument aucun problème avec Lavalas.
Mais si on laisse la fraude s'établir comme nouvelle règle d'accès au pouvoir, est-ce qu'on ne risque pas de supprimer l'efficacité du vote populaire - et donc s?enfermer définitivement dans un cycle de violence ?
Ce qui fait la force des démocraties modernes (on peut toujours les critiquer) c'est qu'elles permettent aux peuples mécontents de leur dirigeant de pouvoir les changer, en empruntant un moyen pacifique : les urnes. De ce point de vue, celles-ci se révèlent efficaces, non seulement en tant que mode de gestion des frustrations du peuple, mais plus encore en tant que canal d?expression des aspirations et des revendications de ce dernier.
Justement si autorise l'établissement sournois des fraudes systématiques, cela ne risquerait-il pas de corrompre l'esprit des urnes? Ne créerait-on pas ainsi les conditions de la répétition à l?infini de ces genres de crise?
En effet, le but des urnes reste au fond un moyen pour le peuple de pouvoir changer ses mandataires, lorsqu'il n'est pas satisfait de leurs prestations. Mais si ce moyen pacifique lui est enlevé, ne serait-il pas toujours tenté de prendre la voie de la violence ?
C'est aussi une garantie pour ceux qui sont dans l'opposition de pouvoir prétendre un jour accéder pacifiquement au pouvoir. La moindre incertitude autour de la sincérité du vote populaire, ne risquerait-elle pas de provoquer une attitude hostile chez les membres de l?opposition vis-à-vis des nouveaux détenteurs du Pouvoir ? Toute fourberie dans le jeu d?accès et de transmission du Pouvoir ne risque-t-elle pas d?envenimer les rapports entre les acteurs politiques au sein de ce le champs, et donc générer une crise de confiance entre ces derniers ?
Tout jeu qui n?est pas réglementé est facteur d?angoisse et d?incertitudes chez les participants au jeu. Cela est donc de nature à entraîner des réactions déviantes : la ruse, la tricherie, la mesquinerie, le simulacre, etc. Lorsque ces comportements atteignent leur limite, les acteurs ne tardent pas à sombrer dans la violence.
La non réglementation génère une forme de crise encore plus destructrice des liens qu?on ne l?imagine. Il s?agit de la « crise de confiance » qui place les protagonistes dans la quasi impossibilité de négocier et de formuler des objectifs à réaliser dans le temps, dans le cadre d?un compromis raisonnable. Cela condamne donc les intéressés à se remettre entièrement à un tiers pour les encadrer dans leur marche vers une solution négociée. Le succès de cet « encadrement » dépend du degré de garantie qu?inspire la capacité de contrainte de ce tiers qui le met en position d?imposer aux uns et aux autres le respect des engagements pris.
Cela dit, toute perturbation enregistrée au niveau des règles, se traduit presque mécaniquement par une instabilité du champs de jeu. D?où il suit que tout groupe social fortement intégré cherche constamment à minimiser l?action déviante (action qui s?écarte des normes sociales ou légales d?un champs donné) de ses membres.
La gestion des passation et transmission du Pouvoir, comme pour les patrimoines familiaux, constitue un enjeu crucial que toues les sociétés ont toujours cherché à réglementer de manière stricte. Le modèle dit démocratique de passation et transmission du Pouvoir peut être considéré comme une grande réalisation des civilisations avancées. Cela prévient la violence gratuite et donc fait reculer la barbarie.
Voilà pourquoi, il est d?une importance capitale de chercher à bien résoudre ces contentieux, relatifs au processus de passation et de transmission du Pouvoir. La démocratie est un jeu réglementé. Comme toutes règles, les règles du jeu démocratique ne souffrent pas de violation. La fraude constitue un acte déviant, c?est-à-dire une violation de la règle. Toute violation donne toujours lieu à des contestations, de la part de la partie s?estimant lésée. Cela ne peut en fin de compte que conduire indéfiniment à la violence, en cas d?absence des mécanismes de réparation ou de compensation.
Pierre Jean Christophe
[Ce message a été modifié par Jean Christophe (edited 17 Mars 2001).]