A propos de la réaction du français
Il faut croire que la réaction du français est spontanée. Elle vient du fond du c?ur d'un étranger qui aime Haïti et qui souffre, comme doit l'être tout Haïtien patriote, de l?image actuelle d?Haïti dans le monde. Mais comme l?a si bien fait remarquer l?administrateur de ce site, la réalité de cette photo n?est pas une invention de gens malintentionnés. Les images correspondent bien à une réalité non truquée. D?ailleurs je ne vois pas au nom de quoi on s?interdirait de la publier, lorsque le Ministère public, le Commissaire du Gouvernement, lui-même s?occupe de ne je ne sais quoi, en laissant passer comme une lettre à la poste des crimes contre les m?urs, contre la tranquillité et la sûreté des citoyens, et du reste?


En fait, il vaudrait mieux poser le problème de la faillite de l?Etat haïtien envahi par une bande d?individus qui n?ont que faire de la loi, du respect des m?urs, de la protection de la vie et des biens des citoyens dont ils se contentent purement et simplement de rançonner, et cela., à côté des contrebandiers et racketteurs de tous poils, qu?on appelle improprement « entrepreneurs » chez nous.


Tout cela donne tristement lieu à la réaction spontanée de la population qui vise à se faire soi-même justice ; avec ce que cela comporte de dérives sauvages, de violence déchaînée, et de comportements barbares. On voit que la population, sûre de l?impunité des criminelles et assassins, qui opèrent la plupart du temps avec la complicité du Pouvoir, se laisse aller dans sa fureur, en lynchant tout ce qu?elle croise sur son passage, après un meurtre, un cambriolage, un accident d?automobile, ou une simple altercation banale entre deux individus de milieu social différent ou appartenant à de gangs rivaux.
L?un des internautes laissait apparaître ces craintes de voir Haïti tomber dans un état de barbarie. J'ai en réalité le regret de lui faire remarquer qu?on y est en plein dedans.
Au cours de l?histoire, les peuples ont progressivement construit des mécanismes stables destinés à prévenir ou à réparer les crimes contre les faits susmentionnés. Ils ont renforcé les systèmes de contrainte, articulés autour des mutuelles obligations qui déterminent la modalité des conduites réciproques des individus. Ils ont décidé que toutes les conduites individuelles et collectives doivent être fondées essentiellement sur le Droit. L?Etat n?échappe pas non plus à ces exigences. C?est le résultat de ce long processus de domptage et de contrôle des instincts et des pulsions irrationnelles des individus, y compris des gouvernants, qu?on appelle civilisation.


En Haïti, les gens continuent à donner libre cours à leurs instincts et pulsions. Cela apparaît comme des conduites normales, dans la mesure où elles ne choquent plus personne. Et les occupants du pouvoir participent activement à l?établissement de cet état de barbarie, en privilégiant les moyens sauvages d?accéder et de se maintenir à leur position. Cela dit, par leurs conduites, ils invalident les règles du Droit, en se livrant à toutes sortes d?actes de brigandage et de rapines, et cela, en jouissant de l?impunité absolue.


D?ailleurs on s?aperçoit que tous les symboles du Pouvoir se réfèrent pour une grande part à des comportements plutôt délinquants. Par exemple dans les rues de Port-au-Prince, lorsqu?on croise un véhicule ayant les vitres teintés de noire, il s?agit du véhicule d?une petite «autorité». Lorsque, outre les vitres teintés de noire, le véhicule n?a qu?une plaque d?immatriculation, on a affaire à une «autorité» importante. Lorsque le véhicule n?a aucune plaque d?immatriculation et que les vitres sont teintés de noire, il s?agit d?une «autorité» très importante.


Les personnes à qui, dans les pays réglementés, on exige, compte tenu de leur fonction sociale ou politique, des comportements exemplaires en termes de conformité de leurs conduites aux lois et aux «bonnes m?urs» de la société donnée; chez nous, ces mêmes personnes obtiennent la licence absolue d?avoir des conduites déviantes. Ces femmes et ces hommes du Pouvoir bénéficient d?une sorte de franchise qui est pour eux d?autant plus précieuse que la liberté générale n?existe pas. Voilà pourquoi ils s?y raccrochent jalousement. On a le sentiment que dans ce pays, tout est travesti.


Je crois que c?est là qu?il faut rechercher le problème, non pas dans la publication d?une photo. Toutefois, j?aimerais simplement dire que la réaction du français est somme toute légitime. Et que dans toutes les démocraties les citoyens ont le droit d?exprimer, dans l?espace public, leurs opinions sur tout. Cela fait partie des libertés publiques, élevées au rang des droits fondamentaux de l?individu. Le fait qu?il est français ne le prive pas du droit de donner son opinion sur une affaire qui ne concernerait, soi disant, que les haïtiens; alors qu?en réalité il ne s?agit qu?une variante du comportement humain tout court. Et à ce titre, elle peut concerner toutes les consciences humaines qui peuvent l?approuver ou la réprouver.


Cela dit, je ne reviens pas sur ce que j?ai dit ci-dessus, à savoir qu?il n?y a rien d?anormal que le site publie cette photo. Après tout, les responsables de ce site font leur travail. Et je ne vois franchement aucune considération éthique qu?on peut leur opposer, sur ce coup. Ce qui, en revanche, me paraît anormale, c?est qu?aucune autorité judiciaire et policière haïtienne n?a daigné ouvrir une enquête contre X. Ce qui signifierait que l?Etat haïtien considère cet acte comme banal. Lorsqu?on est dans un état où l?on peut continuellement contraindre et être contraint, l?on peut à tout moment tuer et être tuée dans l?indifférence absolue des autorités publiques, et du reste, on est dans un état de nature. Dans la formation sociale qui émane de cet état, la violence est naturelle. Cet état s?appelle la barbarie.