Madame Lavallasse
La connaissez-vous, cette femme tapageuse qui passe dans la rue en hurlant? C?est madame Lavallasse qui emporte tout sur son passage. Elle rentre dans la maison sans invitation, s?empare des lits, des chaises, des tables et les traîne dans la rue; elle charrie les enfants, les femmes, les hommes et va cogner leur tête aux pilones électriques. Quelle créature! Son plaisir est de répandre des cadavres sur sa route.
Elle est la maîtresse de la rue. Elle emporte les voitures comme des mouches. Et quel bruit! On l?entend de loin comme un roulement de tonnerre. Lavallasse roule, avec les meubles des maisons, des pierres de toutes les grosseurs qui s?entrechoquent avec fracas.
Lavallasse aime son chemin libre; elle s?en va dans sa sauvage gaieté vers la mer, avec son horrible butin. Mais lorsque sa course est gênée par les égoûts que la négligence n?a pas curés, elle se fâche, rebrousse chemin et bouillonnante de colère, étale dans la rue tout le fatras qu?on lui a confié. Quel fatras? Vous ne savez donc pas que lorsque Lavalasse ?descend? la population de Port-au-Prince jette dans son sein tous les fatras oubliés par le Service d?Hygiène ? Et Lavallasse éparpille le tout au bas de la ville.
Fille du déboisement, Lavallasse dégringole sans rencontrer un seul arbre sur son chemin. Dame Lavallasse vient de bien haut et sa puissance augmente au cours de sa gringolade. Cela explique sa fureur qui bouleverse, fracasse et dépose au bord de la mer, ce lac qui dormira longtemps encore dans la rue. Lavallasse y transporte toutes choses à sa fantaisie.
Les passants glissent et se font mal lorsque Dame Lavallasse laisse du limon sur les trottoirs. Vois-tu, Lavallasse, tous les ennuis accumulés sur ton chemin? Tu ne fais pas seulement du bruit. Tu détruis les demeures provoquant les larmes et la désolation.
Marcel Dauphin
Décédé
Texte écrit vers les années 1950 et donné comme dictée aux examens de Brevet en 1987.