L?Enigme d?Ottawa
Par Ray Killick, 6 Mars 2003
rkillick@yahoo.com
Quand les hommes parlent quelquefois d?une même voix, ce n?est pas toujours pour vouloir dire la même chose. (RK)
Un article paru dans le journal québécois L?Actualité nous révèle la possibilité d?une mise sous tutelle d?Haïti discutée à Ottawa par un groupe de parlementaires étrangers réunis sous l?égide du secrétaire d?État canadien pour l?Amérique Latine, Denis Paradis. S?en suit évidemment un tollé général chez les patriotes haïtiens farouches et ceux qui croient encore fermement que le salut d?Haïti reste lié à une percée d?un leadership national éclairé et engageant. Entre temps, les déprimés, tous ceux qui sont fatigués ? avec raison -- des politiciens de bas étage et qui croient encore au père Noël se régalent et jubilent déjà à l?idée de cette manne d?espoir du Paradis.


Haïti évolue dans un champ de forces et de courants d?influence inégale qui parfois se cotisent, parfois s?affrontent, mais restent toujours engagés dans un chassé-croisé qui nous jette le plus souvent dans un maelström d?attentes déçues. De là, la nécessité pour nous en tant que peuple de formuler un modèle où économie et politique se marient toujours dans un contexte enfin dévoilé pour faciliter l?analyse profonde seule capable d?éclairer et diriger l?action politique dans le sens du bien collectif.
Esquissons ce modèle d?analyse pour percer la paroi de l?initiative d?Ottawa.
TUTELLE DANS LE CONTEXTE HAITIEN
La « mise sous tutelle » d?un pays représente une gifle hors de l?ordre commun. Humiliante par essence, elle sanctionne effectivement l?incapacité d?un peuple à se gouverner et par là même rend un verdict hautain et ingrat sur son potentiel de leadership.
Pourquoi même penser à une solution aussi dramatique alors qu?on n?a pas envisagé des possibilités qui préserveraient et garantiraient une certaine dignité à l?Haïtien qui ne cesse de lutter pour sa chance de devenir humain ? Pourquoi fermerait-on les yeux sur les propositions de transition d?un certain secteur politique qui fait montre de clairvoyance et de vision ?
Pourquoi ne pas avoir une conférence internationale où les partis de l?opposition haïtienne seraient partie prenante dans une décision concernant l?avenir du peuple haïtien -- comme ce fut le cas pour l?Afghanistan d?Hamin Karzai avant le blitzkrieg de Bush contre le Taliban et Al Qaeda ? Pourquoi avoir exclu les Haïtiens d?une réunion où l?on semblait décider de leur avenir ?
Cette marginalisation insolite de l?Haïtien n?est pas du tout soudaine. Elle est un processus de dénigrement systématique et continu entamé depuis de longs mois avec maestria par certains Démocrates libéraux des Etats-Unis qui se targuent de formuler une politique d?engagement pour Washington. (Des échantillons comme Aristide et certains politiciens sans vergogne ne font qu?ajouter de l?huile sur le feu.)
Et c?est pourquoi certains démocrates proposaient dans un premier temps l?arbitrage avec « un président constitutionnel » en l?occurrence le « charismatique Aristide » ? double langage à peine voilé. Maintenant, on semble vouloir passer à une vitesse supérieure en se réunissant à Ottawa dans le but de renverser Aristide selon ce que rapporte L?Actualité. On dit qu?il y avait des membres de l?OEA et du gouvernement de Bush au concert. Mais n?est-t-il pas vrai que l?harmonie de la musique dépend de sons différents ?


Nous continuons de croire fermement qu?un problème purement haïtien mérite une solution haïtienne que peut toutefois faciliter une communauté internationale bien disposée. Les tenants de l?arbitrage ou de la mise sous tutelle s?engagent consciemment ou inconsciemment dans une initiative à caractère foncièrement raciste. En effet, ces étrangers nous considèrent tous à travers le prisme déformant de leur background comme des barbares qu?il faut éduquer à l?école de la bonne gouvernance. Ils vont jusqu?à affecter un air de condescendance même quand nous leur sommes supérieurs par nos analyses et nos propositions.
Heureusement que tous les étrangers ne sont pas les mêmes. Heureusement que nous savons identifier le secteur politique étranger qui n?arrête pas de parler d?arbitrage et de « U.S. nation-building » pour Haïti. Incidemment, on les écoute de moins en moins aux Etats-Unis où ils sont en train de perdre la guerre des ondes.
PRACTICALITE DE LA TUTELLE
Qui dit tutelle ou même arbitrage accepte de s?engager à long terme en Haïti.
Si l?opération volte-face « Uphold Democracy » du fameux Bill Clinton en 1994 aura coûté la coquette somme de $2 billions pour engendrer un fiasco monumental, que dire de la tutelle du Paradis ? De plus, qui va financer cette opération dans ce « meltdown » économique mondial ?
Si la mise sous tutelle a une motivation économique quelconque, ses planificateurs doivent se demander combien faudrait-il investir en Haïti et sur quelle période pour obtenir les résultats économiques à l?avantage des donateurs. « What?s the bang for the buck ? »
Qui a la patience ? hormis un leadership haïtien éclairé ? pour se lancer dans une aventure de restructuration et relance économique à résultat relatif d?ailleurs si marginal dans le meilleur des cas et un horizon si incertain ? Nous parlons ici d?une entreprise économique d?envergure que seuls les haïtiens peuvent entreprendre avec leur imagination et enthousiasme collectifs ? Nous parlons d?un travail de base de longue haleine avant même que l?économie haïtienne puisse s?intégrer dans l?économie mondiale.
Non, je refuse de croire que l?arbitrage ou l?intention de mise sous tutelle soit liée à un intérêt économique quelconque de la part des étrangers.
Alors, de quoi peut-il s?agir ?
STRATEGIE ELECTORALE 2004
Certaines parties qui favorisent le control étranger total sur Haïti découragent paradoxalement tout engagement militaire en Iraq. Non contentes de manifester contre la guerre imminente, elles vont jusqu?à s?afficher en plein Bagdad aux côtés d?un dictateur qui n?a fait que violer depuis douze ans les 17 résolutions de l?ONU lui interdisant le développement d?armes nucléaires, chimiques, et biologiques. On aurait pensé que l?aile libérale du parti Démocrate américain et leurs alliés au sein de l?OEA, des universités, et de la presse libérale qui se montrent tellement obnubilés par l?instauration de la démocratie en Haïti au point de faire pression sur Washington pour le « nation-building » auraient réclamé les mêmes mesures pour l?Iraq : arbitrage ou tutelle qui passerait d?ailleurs par la guerre.


Tout le contraire ! Politique oblige et novembre 2004 en vue, les Démocrates américains invoquent tous les dieux pour que l?économie américaine continue de battre de l?aile, que Bush perde la face dans cette affaire d?Iraq, et lambine dans la lutte contre le terrorisme international. Noblesse oblige, pourquoi ne pas l?aider à se casser le bec en Haïti ?


Telle est la stratégie des Démocrates qui ne peuvent plus gagner d?élections par la supériorité de leurs idées ; où est le Newt Gingrich du Parti Démocrate qui amorcera cette révolution d?idées si longtemps attendue ? Ils maintiennent un cynisme toujours latent, ajusté et poli pour éluder l?observateur non avisé. En faisant semblant d?essayer de changer la vie, ils essaient de marquer des points sur Bush même dans les pénates les plus dénudés des peuples les plus démunis. S?il n?en était ainsi, pourquoi aurait-on une confrérie d?anciens fonctionnaires de Clinton à se pencher sur le cas d?Haïti avec autant d?insistance, d?hypocrisie et de condescendance ? (Nous nous gardons d?aller plus loin pour le moment.)
CONTEXTE ÉCONOMIQUE
Washington devrait s?opposer à une mise sous tutelle d?Haïti dans la mesure où elle cherche à tenir le «focus » sur l?Iraq et éviter de distraire l?opinion publique américaine jusqu?ici favorable à la guerre. De surcroît, tout engagement en Haïti exige l?appui financier de l?Oncle.



Une économie américaine de futur incertain, le bourbier afghan, le coût exorbitant de la guerre et de la reconstruction de l?Iraq, les « tax-cuts » par trop généreux de Bush, un déficit budgétaire estimée à $300 billions pour l?année fiscale 2003, et des concessions financières aux pays du conseil de sécurité de l?ONU supportant les Etats-Unis constituent autant de facteurs qui nous font questionner la logique d?une mise sous tutelle d?Haïti dont l?économie et les maigres ressources n?attirent aucun pays hormis la République Dominicaine. (La Pax Dominicana est beaucoup plus probable et reste à définir.) Armés de cette optique économique, vous pouvez voir que Washington va devoir économiser ses ressources pour les déployer dans le sens de ses intérêts les plus urgents.


De plus, nous venons de voir plus haut que l?initiative polymorphe de mise sous tutelle -- arbitrage, nation-building -- est une offensive menée tambour battant par les grands prélats d?une gauche qui manque d?imagination et de stratégies politiques profondes et voudrait voir l?Administration américaine choir dans le désarroi total avant novembre 2004.
Etant donné que Washington ne peut supporter financièrement aucune opération de longue haleine en Haïti et que le parti Démocrate tente de coincer Bush dans une situation inextricable pour l?utiliser contre lui en 2004, l?initiative de Paradis recèle par conséquent un but jusqu?ici inavoué. Nous avons maintenant tous les éléments qu?il nous fallait pour élucider l?énigme d?Ottawa.
LE VRAI MOTIF POLITIQUE
Il est un fait que l?OEA a fait faillite en Haïti. Incapable jusqu?ici de porter le gouvernement haïtien à implémenter la résolution 822, l?organisation hémisphérique ne sait plus à quel saint se vouer pour sauver la face.
De plus, l?ambassadeur américain à l?OEA, Noriega, eut à déclarer que la résolution 822 est la seule voie de sortie de crise pour Haïti. Il a même ajouté que la balle est dans le camp d?Aristide qui doit faire le premier pas. Donc si comme je viens de l?établir, tutelle ou « nation-building » sont hors de question dans le contexte international courant, et que la résolution 822 doit être appliquée, il faut trouver d?autres moyens de persuasion.
Bingo ! Dans ce modèle que nous venons d?élaborer, il ne nous reste plus apparemment qu?une seule explication : la rumeur de « mise sous tutelle » n?est qu?une menace ? surtout de Washington -- qui vise à porter M. Aristide et son gouvernement à appliquer la 822. C?est ainsi qu?à mon humble avis l?Administration récupère l?initiative d?Ottawa alors que Paradis et son gang se bercent d?illusions et se préparent pour la prochaine rencontre d?avril. L?Amérique est toujours aux américains, prenez garde !
Donc, pour l?OEA et la Maison Blanche, l?initiative de Paradis est du sérum pour le 822 et un rappel à l?ordre à Tabarre.
Et pour les quelques haïtiens qui gesticulent dans l?ombre de certains Démocrates américains et qui tout comme eux ne croient pas en notre capacité collective à relever le défi de deux siècles de médiocrité et de bouffonneries politiques, il est alors de bon ton de leur rappeler d?obtenir de fortes doses de tranquillisants pour les mois à venir car les Démocrates sont le dindon de la farce.
Enfin, si la Somalie n?est pas aujourd?hui sous tutelle, ce n?est pas Haïti qui le sera.
CONCLUSION
L?arbitrage, le « nation-building » et la mise sous tutelle sont les harmoniques de son d?une seule et même cloche qui retentit de la chapelle désolée de la gauche ultra-libérale. A Ottawa, l?Administration américaine l?aurait utilisée apparemment pour lancer un avertissement à M. Aristide ; essai de persuasion d?autant plus plausible qu?il émanait d?un meeting sous la bannière de fin de régime. En dépit de toutes ces tractations visibles ou invisibles de la communauté internationale en faveur d?un changement, la cause haïtienne ne demeure pas moins compromise qu?elle ne l?était avant la rencontre d?Ottawa.



Seuls les Haïtiens peuvent transformer leur enfer en paradis. C?est à la sueur de leurs fronts et avec l?aide d?une communauté internationale finalement respectueuse, responsable et humaniste (nous développerons dans Au-Delà de la Révolution des Idées 3ème partie) que les Haïtiens pourront éteindre à jamais les flammes de cet enfer de misère, d?anarchie et de violence qui assombrit et écourte les vies. Ce sont les Haïtiens qui devront décider et ?uvrer pour créer un futur « où rosiers et jasmins fleuriraient du parterre, et l?on vivrait heureux dans la fraternité » (Lafontant Augustave, Internet, Exigence Patriotique, 30 janvier 2003. Quel joli poème ! Merci !)


N?oubliez surtout pas que ceux qui vous aident vraiment vous porteront toujours à créer et pétrir de vos propres doigts le futur que vous aurez imaginé. Ils ne vont pas le faire pour vous. Ils ne diront pas qu?il n?y a pas de leaders valables dans le pays, mais ils viendront promouvoir le leadership du changement à vos côtés. Ils seront à votre écoute.
Il faut aussi rappeler que les prises de position et décisions des puissances de ce monde sont toujours biffées aux cahiers de la moralité. Tout se décide presque toujours selon des intérêts économiques et stratégiques. Par conséquent, ce ne sont ni le coût élevé de la vie, ni les conditions infrahumaines d?existence, ni l?activisme aveugle et borné de quelques Démocrates, ni un rapport pessimiste de la FMI, ni vos espoirs en une mise sous tutelle d?ailleurs illusoire, ni vos lamentations qui vont provoquer une action décisive de la part des grands.
Le sauvetage national est avant tout une affaire haïtienne. Cessez de rêver !