Le dernier texte de J-P Brax mise en ligne par notre ami Capoislamort est de toute évidence un brouillon. J'ai donc réussi à me procurer une version éditée du même texte:
RETOUR SUR LA QUESTION HAITIENNE
Haïti comme l'Afgnanistan
Haïti, comme l'Afghanistan d'aujourd'hui, n'a pas toujours eu le triste privilège de figurer sur la liste des pays parmi les plus pauvres de la planète.
Au 18e siècle, aucune colonie de par le monde ne rapportait ce que Saint-Domingue (son nom colonial) rapportait à la France. Au moment de la Révolution française, la petite colonie produisait 60% de la production mondiale de café, plus de sucre que n'en produisait toutes les Antilles anglaises réunies. En fait, plus de la moitié des profits générés par le commerce maritime français venait de l'exploitation de demi million d'esclaves importés d'Afrique. Au total, sur les 27 millions d'individus qui constituaient la population française de l'époque, 5 millions dépendaient directement ou indirectement de l'économie saint-domingoise.


On peut donc facilement comprendre pourquoi, quand, deux ans après la Révolution française de 1789, la révolte générale des esclaves éclatait, il faudra aux insurgés 12 années d'un combat sans merci qui mettra l'île à feu et à sang pour se débarrasser de tout ce que le colonialisme de l'époque avait à lui opposer : les troupes de la monarchie française déjà sur place, puis celles de la toute nouvelle République puis celles de l'Empire ainsi que les troupes anglaises et espagnoles alléchées par l'opportunité.
L'expédition Leclerc
En décembre 1801, refusant la proposition du gouverneur de l'île de l'époque, le « visionnaire » Toussaint Louverture qui lui proposait d'expérimenter dans la colonie le néocolonialisme que la France appliquera en Afrique un siècle plus tard, Napoléon 1er organisait la plus grande expédition maritime de l'histoire de France. Un total de 86 vaisseaux de guerre transportant les meilleurs hommes de la toute puissante armée impériale devait « passer par Saint-Domingue » pour y rétablir l'ordre esclavagiste avant de faire cap sur la Louisiane pour reconquérir cette autre colonie perdue.


L'armada commandée par l'amiral Leclerc, mari de Pauline Bonaparte, s?ur de l'empereur n'arrivera jamais en Louisiane. En novembre 1803, des 60 000 guerriers d'élite envoyés par la France, seule une poignée de soldats démoralisés retournera chez elle. Les esclaves révoltés de Saint-Domingue entraient dans le nouveau siècle avec panache. Ils faisaient à l'armée napoléonienne ce que les moudjahidin d'Afghanistan feront à l'armée Rouge. Dans les deux cas, ces débâcles honteuses annonçaient la fin d'un empire.


Hélas, comme l'Afghanistan, Haïti verra le poison, distillé par de profondes et inextricables contradictions exacerbées par un environnement international farouchement hostile, gâcher impitoyablement son devenir. Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe, Pétion, Jean-Pierre Boyer et les autres généraux devenus les « héros » de l'indépendance d'Haïti (ces voyous galonnés avaient longtemps servi de supplétifs à l'armée française avec pour mission explicite d'écraser par tous les moyens les esclaves insurgés comme Boukman), démontreront, comme le fera le commandant Massoud, que l'excellence dans l'art de la guerre et de la survie politique ne saurait garantir une bonne gestion des affaires publiques.
Le trahison de l'indépendance
Le dernier soldat français n'avait pas encore quitté l'île, que les militaires nègres qui l'avaient mené à la victoire se retournaient contre le peuple et tentaient d'imposer par la force le modèle de société et de développement qu'ils considéraient comme le seul acceptable : la mise en coupe réglée de toutes les ressources nationales à leur unique profit. On se souvient des 25 années de présidence de Jean-Pierre Boyer (arrivé dans l'île dans les valises de l'Amiral Leclerc)?


Ces satrapes n'arrivèrent jamais complètement à leur fin car le génie populaire si caractéristique de la population haïtienne inventera en un temps record un système économique, social, culturel et politique qui mit en échec toute tentative directe ou indirecte de retour à l'esclavage. Résultat : la dynamique suicidaire de deux systèmes socioculturels et économiques fonctionnant de manière conflictuelle sur un même territoire et tous les désastres générés par la démultiplication des antagonismes envenimés par toutes sortes de préjugés et pratiques discriminatoires ...
Un gâchis de plus
En 1986, j'annonçais dans mon premier livre « Haïti pour quoi faire ? » mon retour, toutes affaires cessantes, au pays natal. Comme bon nombre de compatriotes à l'époque, je quittais la France pour répondre présent à l'appel provoqué par le départ de Jean-Claude Duvalier. Hélas, je devrais quitter Haïti cinq ans plus tard sans avoir trouver de réponse à cette question. Pourtant, à tort ou à raison, j'eu, au moins deux fois, la ferme conviction d'être près du but.
Bousculer la scène musicale
La première fut en 1989, quand la musique rock d'inspiration vaudou (la musique « racine ») entrait triomphalement dans le cortège carnavalesque. Le succès du groupe « Boukman Eksperyans » était une brèche importante au coeur d'un système dont le but avoué a, depuis toujours, été la disparition pure et simple de cette culture paysanne.
Cet évènement était emblématique d'un profond changement de mentalités. Le magazine d'actualité culturelle que j'avais conçu et que j'animais deux fois par semaine depuis deux ans à la Télévision Nationale (TNH) avait contribué à lui donner naissance. Pour la première fois, la jeunesse haïtienne jouissait d'un espace symbolique et pouvait s'imposer comme acteur.
Du culturel au politique
La deuxième fois que je me sentis « près du but » fut quand, quelques mois plus tard, j'accueillais et accompagnais jusqu'aux studios de la TNH le candidat Jean-Bertrand Aristide.
Tous les Haïtiens de bonne volonté avaient, à leur manière, accouchés du phénomène Aristide. Mais à cause de cette caution publique, quelques semaines plus tard, au moment de la tentative de coup d'Etat d'extrême droite de Roger Lafontant, mon nom figurera sur la liste des personnalités à abattre.
Quelques semaines seulement après son élection, le président Jean-Bertrand Aristide trahissait le candidat pour devenir un escroc et poignarder dans le dos l'espoir de toute une génération. Déjà, le bruit courait que, dans le plus grand secret, son gouvernement venait de concocter avec le FMI (Fonds Monétaire International) un projet de politique économique connue de quelques initiés.
Déprimé et en colère, je quittais Haïti pour ce que croyais n'être que quelques semaines de vacances en Californie. Quelques semaines après, un coup d'Etat militaire expédiait Aristide et sa clique au Venezuela puis à Washington.
Confronter le monstre
En 1994, je publiais un livre qui dénonçait l'imposture du « mythe Aristide » et, surtout, le scandale de l'embargo criminel contre le peuple Haïtien dont le président en exil se faisait l'avocat fanatique. Et c'est toujours en colère qu'un an plus tard, j'interpellais Aristide au cours d'une conférence de presse organisée à San Francisco dans le cadre d'un « symposium sur l'état du monde » présidé par Mikhaïl Gorbatchev.
Devant une salle pleine à craquer, je le questionnais sur le sort que son gouvernement revenu d'exil venait de faire aux 530 millions de dollars que la communauté internationale venait « d'investir dans la reconstruction d'Haïti ».
Hélas, cette contribution à l'histoire politique nationale est rester lettre morte. A part Haïti Observateur, aucun média, aucun journaliste n'a osé même mentionner l'évènement. Encore une fois, mon initiative les renvoyait à leur "pito nou lèd nou la".
La presse
De Radio Haïti Inter à Radio Liberté en passant par Radio Métropole, pour le meilleur comme pour le pire, notre presse et nos journalistes sont à notre image. Il y a les propagandistes de talent: Serge Beaulieu (le barde duvaliériste), Jean Dominique (le Robespierre/ayatollah du micro et des coulisses du pouvoir lavalassien, que la grève de ses employés avait révélé comme patron esclavagiste). Jean Dominique quittera la scène politique haïtienne assassiné par ceux qu'il avait contribué à installé et maintenir au pouvoir. Il devint ainsi "l'arroseur arrosé" d'une tragédie comédie dont tout le peuple haïtien paye les pots cassés. Il y a, heureusement, les "professionnels" de l'info dont Liliane Pierre Paul et Clarence Renoi sont les éléments parmi les plus représentatifs. Il y a enfin les opportunistes aux talents variables comme Nancy Roc ou Marie Laurence Lassègue.
Si cette faune est riche en couleur, est-elle efficace?
Elle le serait si les "vagabon abiyé" qui défilent au Palais National se sentaient observés, jugés et sanctionnés par elle et par ce qui est appelé ailleurs "l'opinion publique".
C'est pourquoi, à San Francisco, en pleine euphorie hystérie nationale et internationale lavalassienne, j'avais montré le rôle que devait avoir une presse digne de ce nom.
La situation actuelle
Un soir, alors que je passais quelques jours à Miami et que je me trouvais au bar d'une boîte de nuit en compagnie d'un des membres du groupe Skandal, un jeune Haïtien quittait brusquement la piste de danse pour venir à ma rencontre. "Je viens de lire A comme Aristide : tout ce que vous y racontez est vrai. Bravo..." Après m'avoir dit ça, je le remerciais et il disparu dans la foule. La raison pour laquelle je vous raconte cette anecdote, c'est qu'elle incarne le problème haïtien.
Les solutions dont personne ne veut
Les solutions, nous les connaissons depuis longtemps. Il y en a plein les livres (dans les miens et dans beaucoup d'autres). Il y en a plein dans la bonne volonté et les savoir faire de beaucoup de nos compatriotes. Si le pays est dans cet état, c'est que nous souffrons d'un mal que j'ai souvent décrit dans mes livres ou dans le Nouvelliste : "Il n'y a pas de vouloir vivre ensemble" dans le pays. Haïti, c'est presque 8 millions d'individus enfermé dans 27 750 Km2 qui ne rêvent que d'aller jouir ailleurs de ce pour quoi peu d'entre eux semblent vouloir se battre pour construire chez eux.
Un peu d'espoir
Ce "vouloir vivre ensemble" ne tombera pas du ciel. C'est le fruit d'un long processus dont mon magazine d'actualité culturelle sur la TNH se voulait une première contribution. Ce travail n'est heureusement pas resté lettre morte. Il reste en Haïti des gens de valeur comme mes amis Gary Victor, Richard Sénécal ou Richard Morse pour inlassablement montrer la voie.
Quelle sécurité et pour qui ?
Tant qu'Haïti n'aura que la misère et la prostitution à offrir à ses fils et filles, il ne saurait avoir de sécurité pour personne dans ce pays. Comme on me l'a si souvent reproché, je continue à croire que la situation économique, sociale et politique ne peut aller que de mal en pis. Une seule solution: que le pays garantisse à tous ses enfants une vie décente. Pour cela il faudrait la révolution culturelle et politique qui nous sortirait du "pito nou led nou la".


Hélas, je suis bien placé pour savoir que ceux qui se plaignent le plus de "l'insécurité" sont très exactement les plus réactionnaires, les plus réfractaires à un réel changement. Ils ont trop peur de perdre leur pauvre statut "d'élite", leur statut de crapauds malades au bord d'une latrine qui déborde comme, pour ne cité qu'un exemple, la publicitaire Monique Brandt qui refuse (comme du temps où elle « combattait » Fashion par tous les moyens en multipliant, entre autres choses, les démarches auprès du directeur de la TNH de l'époque) continue, m'a-t-on dit, à combattre jusqu'à aujourd'hui tout ce qui pourrait servir à changer positivement le pays?
Retour en France


De retour à Paris depuis plusieurs années, je traîne encore la même tristesse infinie. Haïtiens mes frères, ne changerez-vous donc jamais ? Pourquoi la société haïtienne semble-t-elle si imperméable au « changement ». Il faudrait sans doute d'abord « repenser » Haïti. Mais Haïti a-t-elle jamais été pensée ? Pourtant, c'est à nous, Haïtiens, et à personne d'autre de reprendre en main notre destin. Et ceci sans perdre un temps qui nous manque chaque jour un peu plus. Car si, jadis, le peuple Haïtien ne fut qu'un réservoir à main d'?uvre pour les investissements US dans la région, le désastre écologique national a déjà pris de telles proportions qu'Haïti devenu un désert, il n'aura plus d'autre alternative que celle de servir de pays décharge pour les déchets toxiques vomis du monde entier. Et, s'ils veulent faire de l'Afghanistan autre chose qu'un pipeline et/ou un gazoduc, les Afghans et Afghanes devraient, eux aussi, commencer dès aujourd'hui par repenser leur pays afin de le reconstruire à leur guise.



Jean-Pierre Brax