C'est en tout cas la question que l'on se pose devant le communiqué qui est tombé il y a quelques jours. En effet, un programme des
Nations Unies consisterait à essayer de faire prendre conscience aux jeunes occidentaux de ce qu'est la faim par l'intermédiaire d'un jeu vidéo.
Apprendre par le jeu
Après tout, l'apprentissage par le jeu n'est pas en soit une mauvaise chose. On apprend toujours plus de trucs en s'amusant, plutôt qu'en grattant comme un forçat dans les prisons scolaires de notre enfance. Selon une constatation récente des
Nations Unies, beaucoup de parents se plaignent de la violence gratuite et du sang auxquels leurs enfants sont confrontés dans un grand nombre de jeux vidéo. Est-ce à dire que tous les joueurs de la planète s'éduquent jour après jour sur le savoir faire en matière de massacrage d'autrui ? L'approche des responsables de l'
ONU risque le dérapage... Personne ne leur aurait dit que le jeu a aussi, et surtout, un rôle majeur de décompression nerveuse et d'exutoire ? Personne parmi eux ne s'est encore posé la question du pourquoi de la violence dans les matchs de foot, sans pour autant qu'il y ait des batailles rangées à grands coups de chaises et de souris pendant les LAN parties ?
La faim : le jeu
Recentrons nous sur l'objet du délit. Selon l'
ONU, "
Food Force" propose aux joueurs d'essayer de faire venir de l'aide alimentaire sur une île imaginaire,
Sehylan, ravagée par la guerre. Il s'agit de retrouver les populations affamées, de larguer de la nourriture par hélicoptère, et de mettre en place des projets agricoles pour l'avenir. Tout cela en prenant garde aux forces hostiles à l'oeuvre sur l'île. En substance, on aurait donc droit à un jeu de gestion de population, mi Populous, mi Civilisation. En soit, ce n'est pas répréhensible, et si c'est bien fait, il n'y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. Reste à savoir la portée exacte du produit. En effet, on peut très bien penser que ce genre d'initiative peut se révéler être à double tranchant. Imaginons que le jeu soit un succès populaire, et se vende en millions d'exemplaires, n'y aurait-il pas un danger de banaliser le péril de la faim ?
Le jour où le public moyen devrait être sollicité par des organisations humanitaires qui veulent s'occuper urgemment d'un problème de famine, quel genre de réponses pourraient-elles obtenir du public potentiellement donateur ? "
Faites ceci comme cela, et tout ira bien" pourrait-il déclarer, fort de son "expérience" de la famine. Et puis, n'est ce pas un peu angélique d'aborder ce problème sous cet angle, en tronquant la plupart des facteurs qui sont en amont d'une famine ? Parlera-t-on des mercenaires ? Parlera-t-on de ceux qui les payent ? parlera-t-on du refus de certaines grandes puissances, ou de l'appuis d'autres ? En l'état, quand l'enfant apprend avec un jeu, c'est rarement à propos de problèmes géopolitiques majeures, que même des adultes semblent bien avoir du mal (quand ils s'en donnent) à résoudre.
Parents : la balle est dans votre camps
Les dernières déclarations de l'
ONU enfoncent le clou dans une planche vermoulue d'un certain malaise. "
Pour communiquer avec les enfants d'aujourd'hui, il faut se servir des technologies les plus récentes". Là, on a comme une suée... Jusqu'à présent, pour communiquer avec un enfant quelque soit son âge, il faut prendre le temps de lui parler, et surtout, de s'intéresser à ce qu'il fait. "
Food Force va susciter l'intérêt des enfants et leur faire comprendre ce qu'est la faim, qui tue plus de gens que le sida, le paludisme, et la tuberculose réunie..." Le discours fait froid dans le dos. Non pas qu'il soit fondamentalement faux, bien au contraire. C'est surtout sa base qui fait fausse note, et qui peut engendrer des dégâts beaucoup plus considérables qu'on ne l'imagine. Combien de parents certains de bien faire vont se contenter d'acheter ce jeu pour s'épargner d'une explication somme toute assez fondamentale avec leurs enfants.
"
Regarde, mon choux, je t'achète un jeu pour que tu comprennes bien ce qu'est la faim dans le monde... Tu veux manger avec nous, ou je t'amène un plateau chips pour que tu puisses commencer ta partie tranquillement dans ta chambre?". Une fois de plus, on a l'impression que pleins de choses élémentaires n'ont pas été prises en considération avant de se lancer dans une telle (més)aventure. La faim n'est pas un jeu. C'est un état grave dans lequel est plongé notre belle petite planète, et bien trop souvent cette réalité est à notre porte. La virtualiser ouvre une boîte de Pandore qui risquerait de la rendre plus irréelle et impalpable aux yeux de ceux qui en sont épargnés. Attention, danger !