Washington, mais aussi le gouvernement français, n'ont pas tardé à réagir. Moins d'une semaine après l'officialisation de son élection, René Préval a confirmé - texte de la Constitution à l'appui - que l'ancien président déchu, Jean-Bertrand Aristide, dont il fut le premier ministre pendant sept mois en 1991, pouvait revenir de son exil sud-africain. Le 22 février, M. Aristide s'était empressé d'affirmer à la presse internationale qu'il avait le "droit de rentrer", envisageant de se consacrer "à l'éducation"... "Je suis persuadé que je peux servir mon pays sans être (...) président", a-t-il même ajouté. Les autorités américaines et françaises ont aussitôt fait savoir qu'un tel retour n'était peut-être pas la meilleure voie pour préserver la fragile stabilité politique retrouvée.



L'importante participation lors de l'élection présidentielle du 7 février a pourtant montré que les Haïtiens, malgré des déceptions accumulées pendant vingt ans sur l'avènement d'une démocratie, n'avaient pas perdu la foi. Pour les Haïtiens, ce nouvel espoir est entre les mains du président élu, René Préval, mais aussi de ses opposants, qui devront faire la preuve de leur maturité démocratique en acceptant effectivement les résultats du scrutin, alors que doit encore avoir lieu le second tour des élections législatives, le 19 mars. Cet espoir dépend également de la communauté internationale, qui devra repenser sa coopération, en réduire les gaspillages et les dysfonctionnements et en accroître l'efficacité au bénéfice des plus pauvres.


En vingt ans, c'est-à-dire depuis février 1986, quand le dictateur Jean-Claude Duvalier s'est enfui, la "transition vers la démocratie" a été un douloureux enchaînement de drames sanglants et de désenchantements. En dépit d'une importante aide internationale, de l'ordre de centaines de millions d'euros, la première République noire est encore aujourd'hui le pays le plus pauvre des Amériques. La population n'a pas pu voir les bénéfices de cette coopération qui, trop souvent, a pris la forme d'"assistance technique", euphémisme désignant les rémunérations importantes des experts dont les rapports, souvent redondants, s'empilent sans être suivis du moindre effet. L'exode des boat people s'est poursuivi vers les Bahamas, la Floride et les Antilles françaises. Par milliers, les Haïtiens ont continué de traverser clandestinement la frontière vers la République dominicaine voisine.


Attirés jusqu'au début des années 1980 par les plages, la peinture naïve et le vaudou, les touristes ont déserté. Les parcs industriels, qui exportaient des articles textiles et électroniques aux Etats-Unis, se sont vidés. Seuls ont progressé le sida, le déboisement et les immenses bidonvilles, passés sous la coupe de gangs armés souvent liés aux narcotrafiquants.


En décembre 1990, quand les Haïtiens s'étaient déjà rendus massivement aux urnes pour élire Jean-Bertrand Aristide, celui-ci avait joué de son image de curé des bidonvilles pour incarner un changement démocratique. "Tout moun se moun" ("Tout individu est un homme"), disait-il aux masses déshéritées, reconnaissant pour la première fois leur condition citoyenne. Renversé au bout de neuf mois par l'armée, les nostalgiques du duvaliérisme et une partie de la bourgeoisie, "Titid" était ramené au pouvoir en 1994 par les troupes américaines. En "restaurant la démocratie", le président américain Bill Clinton espérait alors tarir le flot de boat people qui menaçait la Floride.


Commençait ensuite la première intervention des Nations unies, qui allait se terminer dans l'échec et dans l'oubli. De retour au pouvoir en 2000, à l'issue d'élections contestées, M. Aristide s'est abîmé dans un exercice autoritaire du pouvoir et des pratiques mafieuses. Asphyxié par le gel de l'aide internationale, son régime s'appuyait de plus en plus ouvertement sur les "chimères", des milices armées recrutées dans les bidonvilles. Privés des subsides qu'ils recevaient du Palais national sous l'ère Aristide, ces gangs ont été les principaux responsables de la violence qui a ensanglanté le pays ces derniers mois. Rejoints par des dizaines de policiers corrompus, ils ont fait du kidnapping l'une des seules activités florissantes d'Haïti.
ENRAYER LA MONTÉE DE L'INSÉCURITÉ
La victoire de René Préval a surpris ceux qui ont préféré ignorer la réalité socio-économique d'Haïti et les conséquences de l'échec de la période de transition qui a suivi le départ en exil de M. Aristide. M. Préval a pris ses distances avec son ancien mentor. Mais il est resté, auprès des masses rurales et urbaines déshéritées - la grande majorité de la population -, porteur de la part positive de l'héritage, celle de la reconnaissance citoyenne de chaque individu. Incapable de se rassembler autour d'un candidat unique, étalant ses divisions, l'ancienne opposition à M. Aristide a été associée dans l'opinion tant à l'incapacité du gouvernement transitoire qu'à celle de la communauté internationale à améliorer la situation économique et à enrayer la montée de l'insécurité.


En renouant avec la légitimité démocratique, Haïti espère se débarrasser de l'ombre de Jean-Bertrand Aristide qui continue à peser. Mais le challenge sera encore plus difficile à tenir si l'ancien président, qui entretient un lobby toujours actif aux Etats-Unis, revient de son exil. Un contexte qui oblige M. Préval à donner des signes attestant ses évolutions quant au respect de la démocratie. Pour neutraliser les bandes armées et répondre aux demandes de son électorat le plus pauvre, il aura aussi besoin d'une coopération internationale accrue. Le président a évoqué une recomposition de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah), avec plus de policiers et moins de militaires. Le renforcement de la police et la reconstruction de la justice figurent au premier rang des priorités.


Le nouveau président compte aussi sur l'appui de poids lourds de la diaspora. Bien introduit à Washington, le multimillionnaire haïtiano-américain Dumarsais Siméus, qui avait tenté sans succès de se présenter à l'élection présidentielle, a laissé entendre qu'il l'aiderait. Wyclef Jean, la superstar de la musique, qui a voté Préval, se dit disposé à mettre son immense popularité au service de la pacification dans les bidonvilles.
Après les échecs à répétition de la France et des Etats-Unis, les Haïtiens espéraient beaucoup de la coopération des pays latino-américains. Jusqu'à présent ni le Brésil - qui a pris le commandement militaire de la Minustah, dans l'espoir d'obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies -, ni le Chili, ni l'Argentine n'ont fait mieux que les anciennes puissances coloniales. Les affinités du président élu avec une gauche latino-américaine qui a le vent en poupe peuvent leur donner l'occasion de se rattraper.
JEAN-MICHEL CAROIT