Le nouveau président d'Haïti, René Préval, a appelé hier la population à travailler à l'unisson pour relancer ce pays exsangue des Antilles tout en cherchant à modérer les attentes considérables suscitées par sa victoire.
Lors d'une conférence de presse tenue dans la cour de la résidence de sa soeur en présence de dizaines de journalistes haïtiens et étrangers soumis à une fouille de sécurité, M. Préval a annoncé d'emblée qu'il avait été «effrayé» de voir la passion soulevée par le scrutin présidentiel.
Le dirigeant du parti L'Espoir, qui prenait la parole publiquement pour la première fois depuis l'annonce de sa victoire jeudi dernier, a rappelé à l'attention de ses partisans que la Constitution haïtienne conférait des pouvoirs limités au président. Il a souligné, du même souffle, qu'il était très important que la population participe massivement au second tour des élections législatives, prévu le 19 mars, pour donner à sa formation les plus larges assises possibles et une voix déterminante dans le choix du prochain premier ministre.
Le politicien, calme et souriant, a tendu la main à ses opposants politiques en soulignant qu'il était prêt à les accueillir «à bras ouverts» pour former un gouvernement «fort».
M. Préval a du même coup salué le fait que les candidats déchus avaient fait preuve de «sagesse et de maturité» en reconnaissant sa victoire, obtenue au premier tour après que le Conseil électoral provisoire eut changé la façon de comptabiliser les votes blancs.
Les jours précédents cette annonce avaient été marqués par d'importantes manifestations de rue des partisans du nouveau président, qui se disait victime d'une fraude massive. Il a indiqué hier qu'il était «normal» que les gens descendent dans la rue pour obtenir que l'ensemble des voix soient comptabilisées correctement.
Le dirigeant haïtien, qui entend faire de la reconstruction des institutions et de la relance économique du pays ses deux priorités, a souligné qu'il était urgent de rétablir la sécurité pour permettre la reprise des investissements. «Il faut créer un climat de sécurité et de paix, sinon les investisseurs ne viendront pas et les touristes ne viendront pas, a souligné le politicien, de petite taille et à la barbe poivre et sel qui s'exprime posément, sans effets de voix.
Les gangs armés
M. Préval est cependant resté vague sur les moyens qu'il entendait prendre pour parvenir à ses fins, en particulier dans le bidonville de Cité-Soleil, sous le contrôle de gangs armés qui l'utilisent comme base arrière pour mener des opérations dans la capitale. Des habitués de Cité-Soleil affirment que les principaux chefs de gang ont choisi de procéder à une trêve dans l'espoir de bénéficier d'une amnistie du nouveau président, très populaire auprès des classes défavorisées.
M. Préval a indiqué hier que le président pouvait, en vertu de la Constitution, accorder l'amnistie politique mais non amnistier «des bandits». Il a ajouté que les problèmes complexes posés par le bidonville ne sauraient se résoudre par une approche «militaire».
Le nouvel élu a aussi évoqué la Constitution lorsqu'il a été questionné sur le possible retour de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide, en soulignant qu'aucun Haïtien ne pouvait être banni du pays.
Son intervention sur cette question sensible a mené à un échange pimenté avec un journaliste haïtien, qui le pressait de dire clairement s'il était favorable ou non au retour du président déchu. Le politicien, qui avait pris place derrière un bureau de bois posé au milieu d'une petite cour entourée de bougainvilliers, a rétorqué en demandant à son interlocuteur de souligner s'il souhaitait que le président respecte la Constitution.
Jean-Bertrand Aristide, en exil en Afrique du Sud, répète depuis quelques jours qu'il souhaite revenir «dès que possible» en Haïti pour se consacrer à des activités «d'éducation et non de politique». Il a notamment indiqué dans une entrevue à la BBC que la population haïtienne, à travers son appui à M. Préval, s'était «très clairement» prononcée pour son retour, mal vu par les États-Unis et plusieurs pays donateurs.
Quelques dizaines de curieux s'étaient massés hier devant l'entrée de la résidence où se tenait la conférence de presse pour entendre les propos du nouveau président, qui parle du début d'une «nouvelle époque» pour son pays.