La Mission des Nations unies (ONU) pour la stabilisation en Haïti (Minustah) a annoncé, vendredi 3 mars, le report de plusieurs semaines du second tour des élections législatives prévu le 19 mars. Son porte-parole, David Wimhurst, l'explique pour des raisons matérielles : le temps nécessaire à l'impression des bulletins de vote. Il s'est félicité aussi de la baisse de l'insécurité depuis l'élection à la présidence de René Préval. "Dix-huit personnes ont été enlevées à Port-au-Prince le mois dernier, à comparer aux 78 rapts de janvier et 106 en décembre. Les gens comprennent maintenant qu'un climat de paix et de sécurité est beaucoup plus fructueux pour apporter l'assistance nécessaire pour aider Haïti."




Ce pays compte parmi les plus pauvres au monde. Gouvernements corrompus, Etat défaillant, services publics inexistants. La majorité de la population vit avec moins d'un dollar par jour, ne mange pas à sa faim, n'a pas l'électricité et l'eau courante, ni l'accès à l'école et à des soins médicaux, malgré la prolifération des maladies. Mais aujourd'hui quelques minces lueurs d'espoir surgissent.


D'abord, la première république noire de l'histoire vient de connaître en deux siècles d'existence sa quatrième élection démocratique. En dépit des trucages et autres disparitions d'urnes, René Préval l'a emporté haut la main. Ensuite, la force des Nations unies a pris l'engagement de rester longtemps sur place. Enfin, le pays a un nouveau héros national, le rappeur millionnaire américain, qui a quitté Haïti à l'âge de neuf ans, Wyclef Jean. Idole des jeunes, acclamé comme un sauveur et qui manifestement aime cela. "J'utilise la musique pour faire passer un message, c'est le meilleur moyen. Les gens vivent ici pour la musique. Il faut leur montrer que c'est aussi à eux d'agir pour s'en sortir." Charismatique, Wyclef Jean électrise ses compatriotes.


Dans la nuit du 28 février au 1er mars, dernier jour du carnaval dans les rues de Port-au-Prince, en haut de son char, il a fait danser jusqu'à l'aube une ville en transe. Chantant dans un mélange de créole et d'anglais, haranguant torse nu la foule compacte, envoûtée, il s'est présenté comme un "petit Préval" et a même enfilé symboliquement quelques instants l'habit de son modèle, Jean-Jacques Dessalines, brillant et sanglant général, artisan de l'indépendance de Haïti, en 1804.


Wyclef Jean a fondé une association, Yélé Haïti. Ce n'est pas une organisation humanitaire mais, selon ses propres termes, "un mouvement" pour "redonner fierté et dignité aux Haïtiens". Il distribue dans les bidonvilles de la nourriture, organise des compétitions de Hip-Hop, aide des clubs de football, paye l'école à des milliers enfants, a ouvert un centre de musique et, plus original, a lancé un grand projet pour débarrasser les quartiers des détritus (le fatra en créole) qui jonchent les rues. Il emploie plus de 1 000 personnes pour cela. Sur leurs tee-shirts est écrit en créole : "Respectez-vous, nettoyez votre pays". Prononcer le nom de Wyclef est un sésame jusque dans les rues dangereuses de Cité Soleil.


Ce bidonville au sud de Port-au-Prince est un raccourci de la tragédie haïtienne. Dans des baraques éventrées avec des toits de tôles ondulées s'entassent 300 000 personnes par trente degrés à l'ombre. Les déchets encombrent les ruelles où se côtoient des enfants nus et des chiens errants faméliques. Les trois quarts de ces enfants ne vont pas à l'école et les trois quarts des adultes sont analphabètes. Les gangs contrôlent Cité Soleil comme les autres quartiers à l'abandon de Port-au-Prince - Bel Air ou la Saline. "La police ne rentre pas dans ces endroits. Les gangs qui se livrent au trafic de drogue et aux enlèvements contre rançons sont le seul pouvoir. Les enfants sont leur main-d'oeuvre. Ils servent de messagers, de vendeurs de drogue, voire de tueurs. Ils n'ont de toute façon pas le choix", explique Mingo Frantz, 27 ans, sans travail régulier - comme 70 % des Haïtiens.
"ON EST SAGES AUJOURD'HUI"
Il y a encore quelques jours, Cité Soleil était inaccessible, une zone de guerre avec des fusillades quotidiennes. Les casques bleus jordaniens présents sur place étaient calfeutrés dans leur base et plusieurs d'entre eux ont été tués. Jeudi 2 mars, Wyclef Jean a emmené des dizaines de personnes et quelques journalistes à Cité Soleil pour montrer ce qu'il y fait. Il a été accueilli par une population en délire et a gagné la confiance des chefs de gangs.
"On a rangé les armes, on est sages aujourd'hui pour Wyclef", explique Moïse tout sourire. Il doit avoir 15 ou 16 ans et se présente comme un "soldat". "On ne va pas créer de problèmes à quelqu'un qui nous aide et nous respecte. Mais j'espère qu'on ne s'intéresse pas seulement à nous aujourd'hui pour nous oublier demain", ajoute-t-il.
John Currelly, représentant à Haïti de l'organisation non gouvernementale Pan Americain Development Foundation, est tous les jours avec ses équipes à Cité Soleil et travaille étroitement avec Wyclef Jean. Pourtant, M. Currelly a été le premier blanc enlevé en 2005 dans le bidonville, une expérience traumatisante. Il a été battu et a vécu plusieurs simulacres d'exécutions. Mais il n'abandonne pas. "En nettoyant, en améliorant les routes, en distribuant des microcrédits, on recrée des commerces, une vie économique plus normale pour des gens qui aujourd'hui n'ont pas d'autre possibilité que d'entrer dans un gang pour tenter de survivre."
La violence a nettement diminué à Port-au-Prince. Pour combien de temps ? Jeudi, lors d'une compétition organisée à Bel Air par Yélé Haïti, un rappeur chantait : "La guerre est en suspens, mais si nous avons toujours faim, nous ne pourrons pas retenir la vague."
Eric Leser
Article paru dans l'édition du 05.03.06