Haïti enfants battus: Une éducation brutale et traumatisante qui produit des adultes violents.
(Syfia Haïti) Pour trop de parents et de maîtres d'école haïtiens, les enfants sont avant tout des "petites bêtes" qu'il faut corriger par tous les moyens afin d'en faire des êtres obéissants. Une éducation brutale et traumatisante qui produit des adultes violents.
Haïti
"Ma vie est plus importante que l'école !", crache Ricardo, comme une bravade à l?univers. Âgé d?à peine 15 ans, le jeune homme vient d?abandonner l?école, n'en pouvant plus des coups et des brimades d'un professeur qui l'avait battu jusqu?au sang. Il traîne depuis du côté de Delmas 31, une zone populeuse de Port-au-Prince, où il fait n'importe quoi pour survivre. "Je me sens très bien là où je suis", dit-il d?un ton rogue, prenant à témoin quelques camarades qui, comme lui, ont préféré la misère de la rue aux coups assénés par leurs maîtres ou leurs parents.


Dans tout le pays, des milliers d?adolescents et d?enfants vivent ainsi d'expédients après avoir déguerpi sans laisser d?adresse afin d?échapper aux mauvais traitements. "Ma tante criait et me battait constamment, murmure Chérubin, un orphelin d?une dizaine d?années originaire des Cayes, qui dort depuis des mois sous les galeries des vieux magasins du centre de la capitale. À l?école communale aussi, on nous battait. Un jour, je me suis accroché à un camion et je suis arrivé ici. C?est tout."
Coups de couteau
Les fessées pleuvent souvent. Sous le coup de la colère, des parents saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main ? brosse à cheveux, ceinturon, balai, pierre ou même couteau ? et frappent sans retenue des enfants qu?ils disent pourtant aimer. "J?ai été blessée par ma mère avec un couteau", dit innocemment Jessica, 13 ans, en montrant une cicatrice de quatre centimètres sur la jambe gauche, sa mère ayant voulu en faire une "fille honnête". Robert, lui, porte depuis l'âge de 11 ans une grosse cicatrice au milieu du dos. "Ma tante m?a enfoncé une paire de ciseaux dans le dos", explique, rageur, le jeune homme de 23 ans.


Parents et maîtres n'ont évidemment pas tous l'âme d'un bourreau, mais force est de constater que l'usage des martinets, rigwaz et autres fouets, est la norme et non l'exception dans les écoles et les familles d'Haïti. La rigwaz ? un petit fouet en cuir de b?uf tressé ? qui terrorise les enfants et même les adolescents ? fait partie depuis toujours de l'équipement standard des ménages. De nombreux parents en possèdent au moins une, qui sert à "corriger" leur progéniture ou les restavèk, ces enfants qui servent de domestiques non rémunérés dans des centaines de milliers de familles, en ville comme à la campagne.


Installée depuis 19 ans au marché municipal de Pétionville, Mireille est bien placée pour le savoir. Elle est marchande de fouets. Une activité qui rapporte peu, selon elle, "mais qui l?aidera à survivre tant qu?il existera des enfants". Mireille vante ainsi son produit-vedette, qu?elle offre aux passants : "Un fouet en cuir chauffé au soleil pour être dur pour battre les enfants", dit-elle, sans ambages. "C?est normal que chaque famille en possède un, explique-t-elle. C?est comme une menace. Une fois que l?enfant le regarde, il sait à quoi il est exposé."


"?J?ai grandi dans la souffrance des coups de fouet et des paroles désobligeantes. Je n?applique donc pas les mêmes choses sur mes enfants", confie Vita François, une sexagénaire, pourtant marchande de rigwaz. "Mais ils ne sont pas les bienvenus quand ils font du désordre", ajoute-t-elle, l'?il sévère. Assise au centre du marché de Pétionville, elle attend ses clients réguliers, "des professeurs d?école, mais surtout des mères", précise-t-elle.
Le cycle de la violence

Battus fréquemment dans leur enfance, les parents haïtiens sont nombreux à croire dur comme fer aux vertus des châtiments corporels. "Ce sont les parents qui nous demandent de corriger leurs enfants, affirme le directeur d'une école privée de Miragoâne, petite ville située à une vingtaine de kilomètres de Petit-Goâve, en direction des Cayes. Si on ne le fait pas, ils pensent qu'on n'est pas une bonne école et menacent de les retirer.'' Ainsi, Cathule Josias, 39 ans, se félicite de la réussite de son fils Jose, étudiant à la faculté de médecine de l?Université d?État d?Haïti. "Dans peu de temps, j?aurai un médecin, Dieu merci, mais c?est surtout grâce à ma rigwaz que je n?ai jamais lâchée", lance-t-il, fier comme un paon. Evelyne Delmas, institutrice dans une école de la capitale, est plus que satisfaite du succès obtenu par ses élèves après avoir fait usage du fouet pour les stimuler au travail. "Les résultats du contrôle précédent avaient été catastrophiques, mais après une bonne raclée la satisfaction m?est revenue."


Les spécialistes haïtiens de l'éducation dénoncent la pratique du fouet, à la maison comme à l'école. Ils croient même qu'elle hypothèque sournoisement l?avenir du pays parce qu'elle a des répercussions négatives sur le rendement scolaire de l'enfant.
"Le fouet a des conséquences terribles, comme la peur, le besoin de mentir afin de ne pas être puni, la crainte de prendre des initiatives qui pourraient déplaire, précise Marie-Carmen Flambert Chéry, psychologue clinicienne et responsable du département de psychologie à la faculté des Sciences humaines de l?Université d?État d?Haïti. Le fouet ou l?agression verbale est un traumatisme pour l?enfant et peut en faire un sujet soumis ou bien agressif, et plus tard violent."