Les divinités africaines ont, par le jeu de l?esclavage, irrigué de nombreuses contrées. Décryptage d?une empreinte spirituelle très riche.
L?Être suprême est africain ! par Henrik Lindell
Le christianisme et l?islam ont été importés en Afrique. Dès lors, on se demande rarement quel type de spiritualité l?homme noir apporte au reste du monde. Ceux qui fréquentent des églises protestantes et certaines paroisses catholiques dans les banlieues « sensibles » ont des éléments de réponse : les Africains rechristianisent l?Occident. À l?évidence, il s?agit de versions particulières de « nos » vieux monothéismes, qui ont à la fois été enrichis d?éléments animistes et d?un certain savoir-vivre africain. Le continent noir exporte ainsi non pas ses religions, mais son expérience d?interaction entre religions différentes.
Les sociétés négro-africaines ont, mieux que d?autres, su organiser une coexistence pacifique entre plusieurs cultures. Leurs mythes et rites, extrêmement complexes, développés depuis la nuit des temps, promeuvent la cohésion sociale.
En Afrique, on entend rarement des récits religieux qui autorisent le rejet de l?autre. Traditions orales, non révélées ? et peut-être pour cette raison fort méconnues en Occident ?, elles ont globalement survécu à la rencontre avec les religions importées, notamment le christianisme. En certains endroits, cette rencontre a donné naissance à des religions syncrétiques.
Plus généralement, les Africains savent « bricoler », c?est-à-dire fabriquer des cultures nouvelles, inédites, à partir d?éléments étrangers et locaux en fonction des opportunités. D?où le nombre très important d?Églises chrétiennes par exemple kimbanguistes , de confréries musulmanes et de sociétés secrètes, maçonniques ou autres, qui n?ont plus grand-chose de commun avec les cultures dont elles sont issues.
Ce processus d?acculturation et d?assimilation, jamais terminé, a accompagné les conflits politiques, les vagues de colonisation et, aujourd?hui, la mondialisation économique débridée. Pendant des siècles, les Africains ont aussi, involontairement, exporté leurs modèles. Il en est ainsi des formes différentes de vaudou que l?on trouve en
Haïti, en Louisiane, à Cuba (santeria) et au Brésil (candomblé). On doit également aux esclaves d?Amérique un renouvellement considérable de la forme liturgique dans les églises protestantes, en particulier avec les vieux negro-spirituals. Les Noirs ont appris aux Américains et aux Européens des façons de célébrer des cultes dans une logique de conversion collective.
Apport considérable

Le mouvement de Réveil du XIXe siècle dans les sociétés anglo-saxonnes et scandinaves n?aurait certainement pas existé sans l?apport des Noirs américains. Idem pour la naissance du pentecôtisme au début du XXe siècle, avec une insistance sur les manifestations de l?Esprit (saint), un phénomène typiquement africain. Les communautés noires ont énormément contribué à l?actuelle explosion des Églises évangéliques à travers le monde. Au-delà d?expressions artistiques particulières, nous sommes en présence d?un vivre-ensemble qui correspond aux aspirations de nos sociétés post-modernes. L?évangélisme chrétien d?un Martin Luther King et l?islam d?un Malcolm X aux États-Unis dans les années 60 n?étaient pas qu?un message politique « engagé ». Ils reflétaient concrètement un projet de libération prophé-tique tel que des communautés noires l?ont compris. Aujourd?hui, une forme voisine de spiritualité se re-trouve dans nos banlieues déshéritées. Ces communautés attirent aussi des Blancs, las des formes désuètes et du contenu peu motivant des prêches de « leurs » églises. Les cultes à l?africaine invitent à un certain pragmatisme dans les rapports avec Dieu. « Ce n?est pas pour plaire à Dieu ou par amour pour lui que l?Africain prie, implore ou accomplit des sacrifices, mais pour devenir soi-même et pour réaliser l?ordre dans lequel il est impliqué », disait l?ethnologue Dominique Zahan (1).


Pour comprendre ce génie africain, il faut se pencher sur les religions et sur les sociétés africaines dites « traditionnelles ». Un Africain moyen, encore aujourd?hui et malgré la « modernisation », a du mal à envisager un univers sans divinités. Il ne sépare pas non plus le champ religieux d?autres domaines de la vie sociale. Sa religion imprègne toute sa vie et toute la nature. « Tout est signe et sens pour les Négro-Africains », disait Senghor. Les tentatives d?imposer le matérialisme en Afrique ont échoué. Ainsi, la dictature communiste de Kérékou au Bénin avait cru bon pouvoir interdire le vaudou au nom du « socialisme scientifique ». Face à la pression de l?opinion, le régime finit par l?autoriser de nouveau.


Autre trait caractéristique : la référence constante à « l?Invisible » ou à « l?être suprême ». Malgré une variété infinie de récits de création de l?Humanité, on retombe toujours sur l?idée que Dieu est Un en Afrique. Ce Dieu a créé l?homme. Mais, et c?est une différence avec nos traditions occidentales, Il n?est pas humanisé ou « anthropomorphisé », ni vraiment accessible. Pour les Africains, « l?Invisible » doit échapper aux affaires des hommes. Ceux-ci ont besoin d?intermédiaires, par exemple des démiurges, qui ont achevé l??uvre de création. En l?occurrence, il s?agit de forces vitales, de divinités et d?esprits qui gouvernent la fécondité et d?autres éléments de la vie sociale. Les ancêtres décédés (lire encadré ci-dessous) y jouent un rôle important comme conseillers. Pour leur parler, il faut des médiateurs humains, notamment des possédés. Lors d?une transe, c?est Dieu lui-même qui leur parle.


Quant à l?expression artistique, elle est inséparable de la religion. En Afrique, un artiste cherche à représenter l?Invisible afin d?actualiser Sa parole. Ainsi, des prières dansées, des peintures, des statuettes, des masques communiquent des idées et des impressions. Le non-figuratif et les abstractions que l?on trouve dans l?art africain traditionnel sont toujours symboliques. Le rouge signifie la vie et le courage, le blanc la mort et les ancêtres, alors que le noir peut désigner le mystère. Le cercle est l?image de l?unité. Les chiffres ont eux aussi des sens particuliers. Ainsi, en Afrique de l?Ouest, le 3 est l?homme, le 4 la femme et le 7 le couple.


Un des traits caractéristiques des religions africaines est leur vision de l?homme. L?individu n?est pas une valeur en soi. Le « moi » peut se dédoubler en plusieurs sortes d?âmes. De même, il est inséparable des autres individus : ancêtres, membres de familles vivants, entourage. Le groupe forme une sorte de surmoi. On comprend mieux ainsi la formule : « Un Africain pauvre est un Africain sans famille. » Dans nombre de sociétés africaines, l?individu devient un adulte seulement lors d?un rite d?initiation qui peut s?étaler sur plusieurs années. Ce rite s?apparente à une sorte de « catéchisme élémentaire révélant les vérités essentielles sur la sexualité, le sacré, la vie, la mort ».(2)


Ainsi, les religions africaines possèdent maints aspects compatibles avec le christianisme et l?islam. Les qualifier de « primitives » ou de « païennes » paraît d?autant moins justifié qu?elles enrichissent indirectement notre monde contemporain. Après tout, les Africains n?ont pas eu besoin de l?Occident ou de l?Orient pour découvrir l?être suprême.
1. Lire Religion, spiritualité et pensée africaines (Payot, 1970), un ouvrage majeur.
2. Lire Les religions africaines (Que-sais-je) dont nous nous sommes inspirés pour cet article.
« Pour des Africains, la résurrection est normale »

René Tabard, curé spiritain d?une paroisse à Blanc-Mesnil (93), a travaillé vingt-cinq ans au Congo-Brazzaville. Il vient juste de soutenir une thèse à l?Institut catholique de Paris. Le thème est insolite : « Les revenants dans la culture bacongo », 560 pages sur des témoignages de fantômes. L?ethnie bakongo, majoritairement catholique, peuple le sud du Congo-Brazzaville et une partie du Congo-Kinshasa. René Tabard, qui parle couramment la langue locale, souhaite comprendre comment l?évangile peut être pertinent dans des cultures africaines. D?où le choix du thème des revenants, peu banal pour un chrétien occidental. « Les missionnaires ont pu penser que Jésus ressuscité ne peut laisser indifférent. Mais chez les Bakongo, la résurrection est un phénomène normal. Pour croire en la vie après la mort, on n'a pas besoin de Jésus. » En l?occurrence, ils ont retenu en Jésus « quelqu?un qui ne s?intéresse pas seulement à des histoires de familles », mais aussi à leur « libération » de conditions de vie, parfois très dures. « Je me verrais mal leur dire que les revenants n?existent pas. Ce serait du colonialisme théologique. Je considère que les Africains peuvent et doivent relire l?évangile à leur manière. » Mais faut-il donc accepter des pratiques que notre raison occidentale réprouve ?


« Bien sûr. Quand les gens sont malades, ils peuvent évoquer les esprits. Accepter cela n'est pas une concession pour moi. En Occident, nous faisons la distinction entre le corps et l?esprit. C?est Aristote qui nous l'a appris, pas l?Évangile. En Afrique, les gens pensent avoir leurs doubles, qui sont invisibles. Qu?ils relisent donc l?évangile avec leur regard ! Aucune culture humaine n?est absolue. Seul Dieu l?est. »