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Quebec: L'émergence d'une mafia noire

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Membre présumé du gang de la rue Pelletier, au centre judiciaire Gouin.
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Published by bana2166- 10-01-06
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Quebec: L'émergence d'une mafia noire
Caroline Touzin
Entre 10 et 20 gros gangs de rue sévissent à Montréal, chacun prêt à tout pour protéger son territoire. Comme tuer. Même des innocents égarés dans le mauvais quartier. Des centaines de membres. Ils recrutent des enfants de 8 ans, 10 ans, pour faire les petits boulots des caïds qui brassent des millions, copinent avec les motards pour le trafic de drogue, la prostitution. Crips et Bloods s'en donnent à coeur joie. En attendant que les Hells et les Bandidos sortent de prison et veuillent récupérer leurs billes. Et là, bonjour la bagarre.
Finie l'époque où les jeunes Noirs se regroupaient en gang de rue pour se protéger du racisme. Les deux principaux gangs de rue de Montréal, les Crips et les Bloods, brassent des millions, font des alliances avec les motards et possèdent même des entreprises légales. Sans oublier qu'ils exploitent des enfants tels des «soldats sur les champs de bataille».
C'est le tableau des gangs de rue de la métropole que brosse la députée du Bloc québécois et criminologue, Maria Mourani, dans son livre La face cachée des gangs de rue, qui sera en librairie mardi.
Si les deux grandes familles antillaises, les Crips et les Bloods, continuent à se développer, elles feront émerger une «mafia noire susceptible de remplacer tôt ou tard les motards et le clan italien auprès des gangs de rue», croit l'auteure, rencontrée dans un restaurant de sa circonscription d'Ahuntsic, hier midi.
Les Crips et les Bloods, en plus d'avoir conclu des alliances avec les motards, ont aujourd'hui des contacts «dans le milieu policier, dans le monde des affaires, dans les boîtes de nuit et les bars, dans certaines banques, dans diverses entreprises, etc.», allègue la députée, sans toutefois l'étayer. Mme Mourani refuse de dévoiler des noms de contacts. «Je veux protéger l'identité de mes sources. Si j'avais publié des noms, des jeunes se retrouveraient au fond de caniveaux ou du fleuve», a-t-elle dit à La Presse.
La mafia noire sera composée d'«hommes d'affaires» comme Bernard Mathieu, qui «traite avec les gangs de rue et semble les fréquenter de très près» sans avoir d'allégeance, selon Mme Mourani. M. Mathieu, accusé de gangstérisme, trafic de cocaïne et complot, a actuellement son procès au Centre judiciaire Gouin.
«Si le racisme fut l'un des éléments de la genèse des premières bandes montréalaises, l'appât du gain semble avoir remplacé la réaction à l'oppression. Les dirigeants des bandes utilisent des arguments ethniques et racistes pour cacher une criminalité structurée et organisée», écrit-elle dans son ouvrage de 224 pages.
Dans les années 90, les Crips se sont alliés aux Hells Angels pour éliminer les Bloods. Résultat: les Bloods n'ont pas eu le choix, pour se défendre, de s'allier à l'ennemi des Hells, les Rock Machines (aujourd'hui Bandidos), ainsi qu'au clan italien, selon la criminologue.
Guerre sanglante
Les Crips n'ont pas réussi à éliminer les Bloods. La guerre n'a jamais cessé et on la ressent jusqu'au centre-ville, affirme Mme Mourani. Une autre guerre, encore plus sanglante et meurtrière, pourrait éclater d'ici quelques années entre les trois camps (gangs de rue, motards et mafia), quand les motards sortiront des pénitenciers, ajoute-t-elle.
«À leur sortie de prison, les motards vont dire aux «petits gars» de gang de retourner dans leurs ghettos. Sauf que les gangs ont compris qu'ils n'ont plus besoin des motards pour importer de la drogue et faire travailler les filles. Ils ne retourneront pas dans leurs ghettos», a-t-elle expliqué en entrevue.
Maria Mourani consacre une grande partie de son livre à sa théorie sur la hiérarchie des gangs. Elle distingue les «bandes mères», composées d'adultes et homogènes au plan ethnique, des «bandes filles» (composées de jeunes de 16 à 22 ans) et des «bandes bébés» (constituées de mineurs de 10 à 14 ans), qui sont plutôt multiethniques. Tout au bas de l'échelle, il y a des «cliques d'aspirants», formées de jeunes de 8 à 10 ans.
Peu de quartiers de Montréal sont épargnés par le phénomène, peut-on voir sur la carte préparée par la criminologue. «Dans les zones qui n'appartiennent pas à un gang, ça ne veut pas dire que les gangs n'y vont pas pour brasser des affaires», explique-t-elle en entrevue.
Enfants soldats
Les plus vieux sont impliqués dans le trafic de stupéfiants, la prostitution juvénile et la fraude en tout genre. Ils donnent leurs «sales besognes» aux plus jeunes, déplore-t-elle. Les mineurs défendent le territoire et vendent de la drogue dans la rue. Ce sont eux les plus exposés aux dangers. Mme Mourani les qualifie de «soldats sur les champs de bataille». «Si, dans le monde, de jeunes enfants sont de plus en plus souvent enrôlés dans les armées (on compte aujourd'hui 300 000 enfants soldats dans le monde), au Québec, les jeunes membres de bandes (...) participent d'on ne peut plus près à la guerre de la drogue, pour remplir les poches des adultes qui gèrent leurs bandes comme des entreprises», écrit-elle.
Pour agir contre «cette nouvelle forme de travail des enfants», la députée fédérale propose de créer un bureau «gangs de rue» au ministère de la Sécurité publique du Québec. Cette organisation pourrait être composée de policiers, de travailleurs sociaux, de chercheurs, de responsables de centres jeunesse et de travailleurs de rue.
La députée privilégie un équilibre entre la répression et la prévention. Sans jamais tomber dans le profilage racial. La répression contre les plus vieux gangs comme les Crack Down Posses, les Krazz Brizz et les Ruffriders (famille Crips), ou encore les Bo-Gars, les Dope Squad et les Bad Boys (famille Bloods). La prévention auprès des plus jeunes.
L'expulsion de certains membres de gangs du Canada vers leur pays d'origine n'est pas une solution, selon Mme Mourani. Cette forme de répression a permis aux gangs d'ici de créer des liens pour importer de la drogue, croit-elle. «Il est malheureux de constater que nous avons ainsi exporté le phénomène des bandes de rue dans certains pays, tel que Haïti.»
L'ex-éducatrice au Centre jeunesse de Montréal a rencontré une quinzaine de jeunes hommes de différentes origines, membres de gangs, et publie des extraits de leurs témoignages. Au départ, en 2000, ses recherches devaient servir à un mémoire de maîtrise en sociologie à l'Université de Montréal. Après avoir déposé son mémoire en 2004, elle est retournée sur le terrain pour faire ce livre. Durant ses recherches, elle a demandé une entrevue avec l'expert en gangs de rue à la police de Montréal, Jean-Claude Gauthier. Entrevue qui lui a été refusée. «La police ne veut pas parler des gangs de rue pour ne pas faire peur à la population», croit-elle.
La députée bloquiste avoue elle-même avoir peur des représailles de membres de gangs après la publication de son livre mardi. «Est-ce normal, dans notre société, de craindre de parler de quelque chose par peur de représailles? J'ai peur, mais je me dois d'informer la population sur ce phénomène», a-t-elle dit à La Presse.
Deux députés, le bloquiste Maka Kotto, et le péquiste Jean-Pierre Charbonneau, ont signé chacun une préface. Maria Mourani sera l'une des invitées à l'émission Tout le monde en parle, diffusée demain à Radio-Canada.
Les 13 et les 18
Les gangs de rue les plus dangereux et les plus violents des États-Unis, les MS-13 et les MS-18, vont «descendre» à Montréal, estime la criminologue et députée bloquiste Maria Mourani. Déjà, des membres de ces gangs nés dans les ghettos de Los Angeles dans les années 80 puis dispersés en Amérique centrale ont été observés à Toronto. À Montréal, des jeunes se vantent d'être des 13 ou des 18, mais ils ne sont pas liés aux gangs américains. Ici, contrairement aux États-Unis, les 13 font partie de la grande famille des Crips et les 18, des Bloods, explique la députée. Le phénomène est récent, puisque dans les années 90, les gangs latinos (les 13 et les 18 sont composés de Latinos) étaient en guerre contre les gangs antillais. Mme Mourani n'a pas inclus les 13 et les 18 dans son tableau, puisqu'elle les considère encore trop émergents. «Quand les gars des États-Unis vont descendre, ce sera une autre histoire», pense-t-elle.
Accusé de gangstérisme
Depuis deux semaines, le Centre judiciaire Gouin est l'hôte d'une première au Canada. De présumés membres d'un gang de rue sont accusés de gangstérisme. Depuis deux semaines, les 12 avocats de la défense et les deux procureurs de la Couronne débattent d'une requête de retrait de l'écoute électronique déposée par la défense au premier jour du procès. La défense et la Couronne ont terminé de plaider la requête hier. Le juge Jean-Pierre Bonin rendra sa décision lundi. Si le juge accepte la requête de retrait, c'est 110 conversations téléphoniques entre les accusés (sur les 100 000 enregistrées par la police) qui ne pourront pas être écoutées en preuve. Si le juge la refuse, la défense prévoit déposer une deuxième requête, cette fois-ci pour retirer la demande de renouvellement de la première écoute. L'accusation de gangstérisme sera plus difficile à prouver sans l'écoute électronique. Seize hommes, dont 15 d'origine haïtienne, sont accusés de trafic de stupéfiants et de complot. Dix d'entre eux sont aussi accusés de gangstérisme. Le présumé chef du gang est Bernard Mathieu, alias Ti-pon, 35 ans.
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