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Filles De Gang a Montreal: Avalée par la rue

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Filles De Gang a Montreal: Avalée par la rue
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Published by bana2166- 10-21-06
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Filles De Gang a Montreal: Avalée par la rue
Julie a ouvert la portière en se disant qu'elle allait recevoir une balle dans le dos. Elle attendait la détonation en pensant à son fils. Il n'y a pas eu de détonation, juste le crissement des pneus sur l'asphalte.
«Un cognac, Sylvie.» Son quatrième. Celui-là, Julie devra le payer. Les trois autres lui ont été offerts par des clients durant la nuit. On est à Saint-Hyacinthe, dans un «bar à gaffe» - un bar où il y a de la prostitution. Vide. Il est 3h du matin. Julie commence à compter sa recette. Neuf danses à 20 $. Quatre pipes à 80 $. Un seul «complet». Comme le client pour le complet était nouveau, elle lui a facturé le double, 200 $. Les billets s'empilent sur le comptoir du bar. Il y en a pour 700 $. Sylvie lui apporte son cognac.
«Cou' donc, as-tu pris une douche au désinfectant?» lui demande la serveuse.
«C'est l'alcool à friction. Je me nettoie à l'alcool à friction entre les clients.»
Julie soupçonne Sylvie d'être jalouse. Trop vieille pour danser. Condamnée à être derrière le bar.
Julie recompte son argent: 700 $, pas mal mieux que la veille. En fait, c'est 700 $ moins le cognac et les 25 $ que le proprio du bar exige de chaque fille pour le «privilège» de travailler dans son établissement. Comme il dit, «le business, c'est le business».
Julie prendrait bien un autre cognac, mais elle n'ose pas déranger Sylvie, qui fait sa caisse elle aussi. Et puis Nitro devrait arriver d'une minute à l'autre. Nitro, un homme d'origine haïtienne dans la vingtaine, est son chauffeur - en fait le chauffeur de son pimp et homme à tout faire chez les Rouges1. Il est chargé de ramener Julie tous les soirs à son appartement de Pointe-aux-Trembles.
Hier soir, ça s'est très mal passé. Nitro est arrivé saoul, et probablement drogué. Il roulait à 160 sur l'autoroute 20. Il voulait l'argent.
«Donne l'argent.»
«Je ne travaille pas pour toi, t'es juste le chauffeur. Ça va aller mal si je raconte à Tribal, à son retour de Toronto, que tu as fait du trouble à sa meilleure fille.»
Nitro a braqué son revolver, son «glock» comme ils disent, sur la tête de Julie.
«Le cash, j'te dis!»
«Fais ce que tu veux», a marmonné Julie.
Nitro a pointé le canon vers son genou. «Tu ne mérites pas de marcher.»
«Fais ce que tu as à faire», a-t-elle répété.
«Je ne le ferai pas parce que tu as un enfant. Débarque de mon char.»
Elle a ouvert la portière en se disant qu'elle allait recevoir une balle dans le dos. Elle attendait la détonation en pensant à son fils. Il n'y a pas eu de détonation, juste le crissement des pneus sur l'asphalte. Elle a vraiment cru que ça y était, que sa vie s'arrêtait là, à 23 ans. Elle a cru ne plus jamais revoir son amour, son petit Guillaume, qui a moins de 1 an.
Papa membre d'un gang de rue, maman prostituée. Il ne manquerait plus qu'elle se fasse tuer... Finalement, comme elle commençait à faire du pouce, Nitro est revenu: «Monte.»
En se remémorant la scène, Julie se demande si elle ne devrait pas coucher ici. Le proprio offre un lit à 5 $ la nuit aux danseuses dans un appartement voisin du bar. Ce ne serait pas la première fois que Guillaume passerait toute la nuit chez la gardienne.
Trop tard. La porte du bar s'ouvre. C'est Nitro. Il ressort aussitôt. Julie le rejoint dehors en tanguant sur les maudits talons hauts qu'elle doit porter en travaillant. La voiture de Nitro, vitres baissées, crache du gangsta rap. Pas n'importe lequel: le rap de Tribal. Tribal n'est pas juste le pimp de Julie et de quelques autres, il est aussi un chanteur de rap connu des amateurs du genre sur la scène montréalaise.
Nitro semble moins amoché que la veille. Il ne dit pas un mot, mais il a un minuscule sourire en coin qui ne dit rien de bon à Julie. Le voyage jusqu'à Pointe-aux-Trembles se fait en silence. Quand elle sort de la voiture, Nitro ouvre la bouche pour la première fois de la soirée: «Bonne nuit», dit-il d'un ton ironique.
Julie n'a pas remarqué la Jeep de Tribal garée devant l'édifice. Avant même qu'elle n'introduise la clé dans la serrure, la porte de son appartement s'ouvre. Un immense Noir s'encadre dans la porte: Tribal, son pimp. Pas de bonsoir. Le visage dur, il crache: «Je peux pas te laisser une semaine sans que tu fasses du trouble!»
Et vlan! Une première gifle.
La fille aux cinq frères
Enfant, jamais Julie n'a été battue. Une enfance rock'n'roll, c'est sûr, mais jamais frappée, jamais agressée sexuellement. Et aussi curieux que cela puisse paraître, jamais de drogue non plus. Juste du cognac. Elle se souvient de sa mère et de son beau-père qui fumaient du crack. Elle n'avait pas le droit de toucher à leur pipe ni à leurs «roches», même si elle pouvait s'asseoir sur leurs genoux durant leur rituel.
Julie aime croire que c'est grâce à elle si sa mère a lâché le crack. Un soir - elle venait d'avoir 8 ans- elle n'arrivait pas à s'endormir. Sa mère était couchée à ses côtés.
«Maman, vas-tu mourir bientôt?»
«Si je continue comme ça, oui, je vais mourir bientôt.»
Julie ne se rappelle pas avoir autant pleuré que ce soir-là. D'après elle, sa mère aurait cessé de consommer des drogues dures à partir de ce jour-là. Mais elle s'est mise à en vendre, par contre! Dans le quartier Pointe-aux-Trembles, tout le monde savait que la mère de Julie vendait de tout, sauf du crack, question d'éloigner les tentations.
À la polyvalente, Julie servait de «courrier». «Dis à ta mère que je vais venir la payer. Dis-lui de ne pas envoyer ton frère.» Deux de ses frères sont en effet de sacrés batailleurs. «Je ne me battais pas, mais j'avais leur réputation. Personne n'osait m'écoeurer», se souvient-elle.
Sa famille reconstituée est un peu compliquée. À l'école primaire, ses enseignants lui demandaient toujours de faire un dessin pour l'expliquer. Elle a cinq «frères». Ses parents se sont séparés lorsqu'elle avait 3 ans. Ils ont eu deux fils, puis elle. Sa mère et son conjoint actuel ont ensuite eu un fils. Ce conjoint avait déjà deux fils: 2 + 1 + 2 = 5.
Julie est experte en déménagement. Elle a changé de logement une quinzaine de fois en presque autant d'années. Pendant l'adolescence de ses frères, l'appartement se transformait en bar, les fins de semaine. Avec la bénédiction des parents. Ils achetaient même des barils de bière. «Les gens payaient 10 $ pour entrer. C'était bar open. Ça brassait pas pire», raconte-t-elle en riant.
Ses frères ont suivi les traces de leur mère. L'un s'est mis à vendre, l'autre à consommer de la coke. Elle, Julie, toujours rien. Même pas de cigarettes. Ce qu'elle aimait, c'était le basketball. Trois ans de suite, elle a participé à des camps d'été regroupant les espoirs du Québec AAA (plus haut niveau de compétition).
Mais ce n'est pas par le basket - qui plaît tant aux jeunes des gangs de rue - qu'elle se retrouvera... à la rue et, plus tard, dans un bar de Saint-Hyacinthe, sous les ordres d'un pimp haïtien chanteur de rap. Ce n'est pas par ses frères non plus. Ni par sa mère.
Changer pour pire
La réalité s'est montrée plus inventive, mais surtout plus ironique que n'importe quelle fiction.
Julie entre en contact pour la première fois avec des membres des gangs de rue lors d'une activité d'une maison de jeunes de la banlieue nord de Montréal, un échange interculturel pour faciliter la rencontre avec des Noirs!
À cette époque-là, Julie vit chez sa mère en banlieue nord. Elle arrive de chez son père, où elle était complètement laissée à elle-même. Elle a 15 ans. Elle est en train de se reprendre en main avec l'aide de sa mère qui la force à aller à l'école.
Julie fréquente la maison des jeunes de la ville. Pour souligner la journée «Mettons fin au racisme», les animateurs décident d'organiser un échange «interculturel». Il n'y a pas beaucoup de Noirs dans cette banlieue. Qu'à cela ne tienne, les animateurs vont en inviter. Et ensuite on ira leur rendre visite chez eux, dans le quartier Saint-Michel.
Julie aime bien les Noirs, un peu beaucoup à cause du basket, mais aussi parce qu'elle se sent elle-même très «Noire» dans son âme, sinon dans sa peau. D'ailleurs, elle va tout de suite cliquer avec la culture haïtienne, allant même jusqu'à apprendre le créole. Mais revenons à la journée contre le racisme.
La visite des Noirs du quartier Saint-Michel, surnommés les «gars de Pie-IX», se déroule très bien. Échanges sur les cultures. Dîner au restaurant. Hockey l'après-midi et, bien sûr, basket.
La semaine suivante, c'est au tour des jeunes de la banlieue de débarquer dans Saint-Michel. Changement d'ambiance. On laisse l'interculturel pour la musique et pour la drague. Le rapprochement entre les cultures? Après la théorie, la pratique.
Blacko donne son numéro à Julie. Il est beau. Il est noir. Il est haïtien. Julie apprendra plus tard qu'il est un familier des Bleus2, dont il n'est pas membre en règle parce qu'il n'a pas encore «de sang sur les mains». En moins d'une semaine, Blacko devient son copain. Pour être près de lui, Julie décide de retourner vivre à Montréal chez son père. Déçue, sa mère la laisse partir.
C'est précisément à partir de là que sa vie dérape. Elle quitte l'école pour de bon. Elle rencontre Blacko tous les jours au «plan Robert», un parc situé près du boulevard du même nom dans Saint-Michel. Le basket? Tu parles! Les gars ont mieux à faire que de jouer au basket. Sur le court clôturé, ils testent leur bravoure... avec des pitbulls. Le «jeu» consiste à lâcher la bête agressive sur un des leurs, qui se tient près de la porte de la clôture. S'il a le temps de traverser le terrain et de grimper avant de se faire mordre, il est acclamé par ses amis, restés de l'autre côté. Sinon, cela fait une blessure de guerre de plus.
Le reste du temps, les gars boivent, vendent de la drogue, se montrent les fruits de leur dernier vol. Ils habitent les HLM qui encerclent le parc. Quand la police débarque, c'est facile de s'enfuir dans l'une des nombreuses cages d'escalier et de se cacher chez un ami, un frère ou un cousin.
Après trois mois, Julie rompt avec Blacko. Elle a rencontré mieux - comprenez pire.
Courriel pour joindre notre journaliste: caroline.touzin@lapresse.ca
1. Gang de rue de Montréal, très présent dans Montréal-Nord. Il porte d'autres noms, comme Bloods et B-Zup (surtout associé aux plus jeunes).
2. Gang de rue de Montréal, ennemi des Rouges. Très présent dans le quartier Saint-Michel, il porte d'autres noms comme Crips et C-Zup (surtout associé aux plus jeunes).
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