Le 18 novembre 1803 représente sans conteste l'une des dates phares ayant pris très tôt place dans le patrimoine mémoriel de la Nation haïtienne. Il rappelle l'un des plus glorieux épisodes de la guerre de libération nationale qu'engagea avec une vaillance et une intrépidité légendaire la petite armée haïtienne "mal équipée, mal entretenue" contre la grande armée napoléeonienne qui, jusque-là, s'était forgée une réputation d'armada invincible en Europe.

Cette bataille, décisive que les troupes indigènes avaient remportée avec beaucoup de panache scella définitivement le sort de la riche et florissante colonie française de Saint-Domingue en passe de devenir un Etat-Nation libre, souverain et indépendant. Et au-delà de sa portée toute locale, elle était le prodrome d'autres grandes batailles collectives que, de par le monde, d'autres peuples qui croupissaient sous le joug odieux du système colonial, esclavagiste et raciste, allaient aussi livrer pour la conquête de leur droit à la liberté et à la souveraineté.
Ainsi, la commémoration de cet événement fondateur de l'identité nationale haïtienne participe d'un devoir de mémoire qui s'impose à chaque citoyenne et citoyen soucieux de préserver les repères, les acquis historiques et les valeurs ancestrales qui fondent notre identité collective.
Dans son célèbre ouvrage intitulé "Histoire et Mémoire", l'historien français Jacques LEGOFF a rapporté cette pensée du philosophe Paul VALERY : « Nous entrons dans l'avenir à reculons ». Et lui de paraphraser en recommandant une conversion du passé vers l'avenir et une attitude à l'égard du passé qui ne détourne ni du présent ni non plus de l'avenir, mais qui aide au contraire à le prévoir et à le préparer.

Ces deux affirmations jettent une lumière vive sur cette étroite imbrication, ou mieux, cette relation dialectique existant entre les trois temps de l'histoire que sont le passé, le présent et le futur. Elles montrent que le va-et-vient entre le passé et le présent est une démarche salutaire non seulement pour trouver la clef de l'énigme du présent, mais aussi pour prévoir et mieux anticiper l'avenir. Ainsi, étudier, questionner et revisiter la connaissance du passé ne relèvent nullement d'une attitude passéiste, encore moins d'une fuite en avant face aux dures réalités présentes. Au contraire, un travail de mémoire sur le passé dicté par des préoccupations actuelles s'avère pour certains peuples le seul moyen leur permettant de liquider définitivement certaines séquelles négatives du passé et de construire l'avenir avec plus d'assurance et d'optimisme.

Ces quelques considérations d'ordre théorique situent l'importance d'un travail de mémoire sur certains hauts faits d'arme de notre histoire nationale, dont cette mémorable bataille épique livrée à Vertières par nos aïeux aux farouches défenseurs de l'ordre colonial esclavagiste et raciste. Cette démarche réflexive autour du symbolisme de l'épopée de Vertières a de quoi nous aider, nous autres haïtiennes et haïtiens, à relancer la construction de notre unité de peuple et à raviver notre foi dans le destin de la patrie commune. La commémoration de cette bataille nous fournit cette rare occasion de méditer profondément sur ce qui faisait la force, la grandeur de notre nation à sa naissance et ce qui allait entraîner par la suite cette longue déchéance collective qui nous a fait perdre ce rôle d'éclaireur, et d'avant-gardiste que nous assumions sur la scène internationale, il y a tout juste environ deux cents ans.

Si pour bien des peuples du monde d'aujourd'hui, le recours à l'histoire fournit l'occasion d'affirmer leurs droits, leur identité et même de puiser dans leur passé les motifs d'orgueil et de fierté leur permettant d'affronter les dures réalités du présent avec plus de sérénité, pourquoi devrions-nous nous abstenir, nous autres peuple haïtien, d'une telle démarche salutaire ?

Si l'on demandait à un polémologue d'expliquer scientifiquement cette surprenante défaite subie par les troupes napoléoniennes face à la petite armée haïtienne, il ne manquerait certainement pas d'invoquer des raisons de stratégie et de tactique militaires adoptées par l'armée française et qui ne furent peut-être pas les mieux appropriées par rapport au type de guerre populaire auquel elle était confrontée. Il y verrait aussi probablement quelques désavantages pour celle-ci liés à la topographie des lieux, aux conditions climatiques, bien que les forces indigènes en pâtissaient aussi dans une certaine mesure. A preuve, la prise de la butte Charrier a été l'une des batailles les plus coûteuses en vies humaines pour les indigènes.

En revanche, ce polémologue aurait sans doute du mal à expliquer cette impétuosité, cet enthousiasme, cette détermination farouche, cet esprit de dépassement de soi et de sacrifice et enfin cette rage de vaincre qui constituaient, en dernière analyse, des facteurs surdéterminants dans la victoire des troupes indigènes aux dépens des troupes napoléoniennes. Eu égard à la grande disproportion des forces en présence, il se ferait fort d'expliquer cette combativité, cette endurance, cette résistance héroïque que les va-nu-pieds de l'armée haïtienne avaient opposée aux soldats les plus aguerris d'Europe.

La clé de ce qui apparaît encore, pour plus d'un, un véritable énigme réside dans le fait que la bataille de Vertières, au-delà de son apparence d'une confrontation classique entre deux forces militaires rivales, était celle de la liberté contre la tyrannie que personnifiaient l'esclavage, la colonisation et la discrimination raciale ; celle de la vérité contre le mensonge que représentait notamment l'idéologie assimilationniste dont les principaux agents métropolitains dans la colonie étaient les véritables porteurs. C'était aussi la bataille d'une culture qui n'acceptait plus son statut de culture dominée, vilipendée et qui entendait, par conséquent, affirmer sa pleine identité.

Quant à l'éclatante victoire de l'armée indigène qui couronnait cette bataille, elle fut celle de l'unité, de la solidarité sur la division, celle de l'amour de la liberté sur la haine, la tyrannie, l'égoïsme, celle du courage, de la pugnacité, de la ténacité sur l'indolence , la passivité et la lâcheté ; et enfin, celle de la fraternité, de l'égalité sur la discrimination et toutes sortes de préjugés qu'elle charrie. Il a donc bien fallu aux héros de la guerre de libération nationale toutes ces vertus et ces qualités pour arriver à culbuter à Vertières, ce haut lieu de la mémoire collective haïtienne, les forces expéditionnaires françaises.

Et eu égard à l'incalculable portée internationale de cette bataille engagée résolument par tout un peuple assoiffé de liberté, de justice, d'égalité et de vérité, le combat de Vertières peut être à juste titre considéré comme le prodrome ou encore le prélude des grandes batailles collectives qu'allaient livrer par la suite les peuples de l'Amérique latine, ceux de l'Asie, de l'Afrique et des Caraïbes pour la conquête de leurs droits à la liberté, à la souveraineté et à l'indépendance . En d'autres termes, nos héros de Vertières sont les véritables pionniers de ce cycle de luttes révolutionnaires de libération nationale affirmatives des valeurs et des principes créateurs du nouveau droit international, celui de l'ère postcoloniale.

En définitive, en réussissant de façon fort spectaculaire à défoncer les formidables dispositifs défensifs et offensifs mis en place par les troupes françaises dans la zone du Haut du Cap, de Bréda et de Vertières afin de mieux protéger l'entrée de la ville du Cap, dernier bastion des forces colonialistes et esclavagistes, nos ancêtres avaient écrit l'une des plus belles et glorieuses pages de notre histoire nationale. Cet authentique exploit militaire fut, sans doute, le résultat de la mise en oeuvre d'une remarquable stratégie d'encerclement, le fruit d'une démarche unitaire et consensuelle de tout un peuple qui s'est mis debout pour renverser un système inique qui l'a tenu pendant trois siècles. De même, si la vraie force de cette armée haïtienne conquérante et victorieuse à Vertières résidait dans sa fougue, son audace, son intrépidité, son mépris de la mort, il n'en reste pas moins que son unité, sa cohésion à peine retrouvée, sa soudure aux masses populaires étaient les principaux garants de cette invincibilité.

Ainsi, sauvegarder la mémoire de ce haut fait d'armes de notre histoire relève d'un devoir civique qui incombe à chaque haïtien et haïtienne respectueux des héritages sacrés que nous ont légués nos valeureux ancêtres. Et cette nécessaire et constante lutte contre l'amnésie collective s'avère le seul moyen de garder vivace le souvenir de nos modèles, de nos valeurs fondatrices, de nos devoirs sacrés de citoyens, et enfin du merveilleux exemple de ceux et celles qui ont su de manière fort admirable nous tracer la voie de la liberté, de l'indépendance, de la justice, de la paix, du progrès, de l'unité, de la fraternité et de la dignité.

Une célébration nationale du 203e anniversaire de la bataille de Vertières, dans le contexte sociopolitique actuel marqué par une grave crise identitaire et où la société haïtienne semble évoluer en dehors de tout repère historique, viendra renforcer le travail d'actualisation et d'appropriation de l'idéal dessalinien que vient d'effectuer la communauté à l'occasion du bicentenaire de l'assassinat de l'Empereur Jean-Jacques Dessalines.
Jean Windsor VINCENT, Doctorant en Histoire