Atteint de tuberculose, Jérôme se laissait doucement mourir. Hospitalisé pendant de longs mois au Sanatorium, les médicaments antituberculeux l'ont ressuscité. Cédric, son fils, raconte.
« Il toussait à s'arracher les poumons. Il n'arrêtait pas de tousser. J'avais douze ans. Je me souviens, comme si c'était hier, du jour où ma mère m'emmena voir mon père au sanatorium. Il était décharné », se souvient Cédric Célestin, jeune étudiant en droit.
Assis sur la galerie attenante au salon de la modeste maison familiale de Carrefour-Feuilles, Cédric raconte les affres endurées par sa mère pendant la maladie de son père. Ce dernier, Jérôme Célestin, périssait à vue d'oeil et la mère de Cédric n'avait pas voix au chapitre. « Il se considérait comme le seul chef de la maison. Mon père régissait la vie et les biens de tous ceux qui étaient placés sous son toit. Les enfants n'osaient pas lui dire d'aller voir un médecin. Il se scandalisait lorsque ma mère lui en parlait. »
Comportement et signes de la tuberculose
Travailleur impénitent, il continuait à aller travailler malgré les sueurs profuses qui trempaient ses vêtements et la fatigue chronique qui l'accablait. Une éternelle cigarette au bout des doigts - il en grillait nerveusement deux paquets par jour, il était aussi porté sur la boisson. Il brûlait la chandelle par les deux bouts. Mangeant peu, dormant peu, mais crachant et toussant sans répit, il était devenu un véritable squelette se traînant dans la maison.
« Cloué au lit, les yeux enfoncés dans ses orbites, ma mère a fini par prendre le dessus : le faire soigner à domicile. Nous étions en 1988. C'était aussi l'époque où le SIDA créait une peur panique en Haïti et aussi dans le monde. J'avoue que ma mère a été fortement secouée », lâche Cédric, un rictus au coin des lèvres.
« Ma mère savait que mon père était un modèle de fidélité. Mais elle était aussi taraudée par le doute que mon père avait... le SIDA. Elle m'a confessé, bien des années plus tard, comment son esprit l'avait torturée jour et nuit. » Evidemment, les ragots allaient bon train dans le quartier où ils habitaient. Les langues se déliaient : « Boss Jérôme pran yon kout poud nan travay li » ; « Bèt la mòde l » ; « Bòs Jérôme fè maladi ti kay ».
Le traitement
« En signe de solidarité, des amis et parents de ma mère lui ont proposé toute une liste de médications. Des paquets de feuilles atterrissaient quotidiennement dans la cuisine pour en faire des infusions. Tous les soirs, mon père emmitouflé, après une séance de massage, ingurgitait une mixture composée d'un verre de lait chaud, d'oeufs et de rhum. » Un médecin-feuille le soignait à domicile, mais sa santé ne s'améliorait nullement. Bien au contraire, ses pommettes brillantes saillaient et son crachat se marbrait de traces sanguinolentes.
Il a fallu l'intervention d'un ami médecin pour convaincre toute la famille de se soumettre à des tests de dépistage. « Ces tests nous ont permis de bénéficier d'un suivi médical », ajoute Cédric. Seul le père, se révélant atteint par le bacille de Koch, fut hospitalisé immédiatement au sanatorium.
Là, Jérôme reprit du poids au fil des mois. Son moral s'était amélioré. Pour l'enfant pas plus haut que trois pommes qu'était alors Cédric, un véritable miracle s'était produit. Son père, naguère cadavre ambulant, à deux pas de la tombe, renaissait à la vie.
Six mois plus tard, toujours sur son lit d'hôpital, le ressuscité dit à Cédric : « La tuberculose est une maladie comme les autres. On n'a pas à en avoir honte. » Voulant marquer la mémoire de l'enfant, il lui fit lier connaissance avec un ami d'enfance qui avait fait fortune dans le commerce. Infecté lui aussi par le bacille de Koch - un germe extrêmement contagieux qui se transmet par voie aérienne -, il avait recouvré la santé.
Jérôme profitait de la présence de son fils pour lui raconter les expériences vécues au sanatorium. Certains patients étaient morts après avoir abandonné le traitement, d'autres développaient des résistances aux médicaments administrés. « Mon père se voulait un modèle de patient. Il suivait avec rigueur les prescriptions du médecin », ajoute Cédric.
Ayant suivi entièrement le traitement, le septième mois, les deux dernières séries de frottis de crachats se sont révélées négatives. Il était guéri ! Jérôme est retourné vivre au milieu des siens. Il était devenu un autre homme. Jamais, il ne retoucha à une cigarette, ni à une bouteille.
Un exemple contagieux
Sur le plan familial, la maladie a changé la mentalité des parents de Cédric. Ils en ont tiré une leçon positive. Ils auront notamment appris que la bactérie responsable de la tuberculose humaine, appelée bacille de Koch, appartenait à la famille des mycobactéries et se localise surtout dans les poumons. Elle est contagieuse et, en Haïti, peut être traitée à peu de frais puisque l'Etat et les grands organismes internationaux comme le Fonds mondial contre la tuberculose et l'USAID financent totalement son éradication.
La maladie a permis aux Célestin de voir qui étaient leurs véritables amis. Elle a aussi resserré les liens entre tous les membres de la famille. « Mon père était visiblement content quand on lui rendait visite, dit chaleureusement Cédric. C'était pour lui un sérum, un appel à la vie. »
Jérôme a repris ses activités l'année suivante dans l'entreprise où il travaillait et y est resté une bonne décennie. Il a vécu assez longtemps. La mort l'a surpris, l'année dernière, à 85 ans, dans sa retraite où il coulait des jours heureux. « Mon père a été content d'avoir servi de modèle à d'autres. Dieu seul sait combien d'amis frappés par la tuberculose et le VIH/SIDA il a convaincus d'aller voir un médecin. Il avait même dressé la liste des centres hospitaliers qui prodiguaient les soins spécifiques dans ces domaines. »

La maladie de son père a poussé Cédric à sensibiliser les gens aux grands problèmes de santé publique afin que tombent les barrières de la peur, de la stigmatisation, de la discrimination, de la culpabilité et du déni. « J'ai un ami d'enfance qui était arrivé au stade du SIDA. Ravagé par une tuberculose aiguë, ses parents l'avaient abandonné. Aussitôt que j'ai été mis au courant, j'ai fait des démarches pour l'emmener à l'hôpital. Sa tuberculose étant soignée, les anti-rétroviraux ayant rééquilibré son système immunitaire, il a encore de beaux jours devant lui. » Cette personne vivant avec le VIH mène à son tour aujourd'hui sa petite campagne de sensibilisation sur le terrain.

Toutefois, Cédric regrette que les tuberculeux continuent, comme son père autrefois, à se soigner en catimini. Pire, certains s'approvisionnent en médicaments antituberculeux détournés et achetés sur le marché parallèle alors que le Fonds Mondial et l'USAID ont octroyé des fonds à Haïti afin de livrer gratuitement les médicaments. Le directeur du Programme national contre la tuberculose, le Dr Richard D'Meza, n'a-t-il pas raison de se demander : « Pourquoi acheter dans les rues des médicaments que l'on trouvera gratuitement ? » Actuellement, sur notre territoire, 242 centres répartis dans les dix départements luttent contre la tuberculose et les patients des cliniques privées ont aussi droit à la gratuité.
Source: Claude Bernard Sérant (LeNouvelliste)