Mercredi 13/12/2006
Alhassane Salif Ndiaye (Secrétaire général de l?UDPCI) : "On ne veut pas envoyer les gens à l?abattoir"
Le secrétaire général de l?Union pour la démocratie et la paix en Côte d?Ivoire (Udpci) se prononce, dans cet entretien, sur l?actualité politique nationale, non sans aborder les questions liées au fonctionnement de son parti.
Professeur Alhassane Salif Ndiaye, comment se porte l?Udpci ?
Alhassane Salif Ndiaye : Je pense que la Côte d?Ivoire entière se rend compte que c?est un parti qui s?honore d?être le quatrième dans le paysage politique de notre pays, après le Pdci-rda, le Rdr et le Fpi. Sur la base des consultations générales de la population, nous nous prévalons d?exister dans pratiquement toutes les Institutions de ce pays : l?Assemblée nationale, le Conseil économique et social. Dans le gouvernement aussi, nous existons. Disons que partout, l?Udpcia sa signature, sa présence. Le parti a été secoué, comme vous le savez, après la mort du président Robert Guéi, président fondateur, par des courants divers. Je pense que tout cela a été canalisé. Et aujourd?hui, l?Udpci est un parti totalement reconstitué, un parti fort qui ambitionne de gérer le pays parce que nous avons un candidat aux prochaines élections en la personne du docteur Albert Mabri Toikeusse.


De nombreux cadres ont claqué la porte à l?Udpci suite aux dissensions avec la direction. Le parti n?a-t-il pas perdu, aujourd?hui, de sa substance ?

A.S.N. : C?est peut-être ce que pensaient beaucoup, notamment ceux qui étaient adversaires de l?Udpci. Soyons réaliste, voyons les choses telles qu?elles sont. C?est le seul parti en Côte d?Ivoire qui a connu des saignées ayant conduit à la formation de quatre partis politiques. Mme la présidente du Conseil général de Biankouma a créé un parti, le député Oulé Tia a créé un parti, l?ex-ministre Kahé Eric, ci-devant conseiller du Président Gbagbo, a créé un parti, Mme Danielle Boni Claverie a créé un parti et l?Udpci vit. Peut-être que ces quatre individus ne sont que les quatre militants de chacun des quatre partis. La réalité, elle est celle-là. Chacun des présidents des quatre partis a pour militants les trois autres. L?Udpci vit donc et vit mieux parce que c?étaient, pour employer une formule, des ténia en notre sein qui, partis, permettent au corps Udpci de mieux vivre. C?est bien que ceux-là soient partis parce qu?ils, pensaient, pouvoir amener l?Udpci dans le camp présidentiel. Ils ont totalement échoué. Ils sont devenus des dignitaires du Cnrd dont la vocation est de déstabiliser tous les partis d?opposition et travailler pour le camp présidentiel.


Il y a que l?Udpci, vraisemblablement, est trop tribalisé. Il se dit que c?est un parti pour les Dan et les Wê, dans une moindre mesure...

A.S.N. : Je crois que c?est un discours très franchement dépassé. Chaque parti politique au regard de l?évolution de la démographie dans notre pays, a son fief. On ne dit pas que le Fpi est tribalisé parce que Gagnoa, Soubré, Sassandra...le Centre-ouest, en quelque sorte, est le bastion du Fpi. Lorsque vous regardez aujourd?hui la configuration de tous les secteurs du pays, on est surpris que trop de gens du Centre-ouest soient à des postes de responsabilité. Pour cela, disent certains, le Fpi est tribalisé. Parlant du Rdr, on ? nordise ? le débat politique en disant le Nord, ce sont eux, jusqu?à avoir la tentation de créer un faux débat musulman-chrétien. Nous, nous disons que notre bastion, du fait de la personnalité du général Robert Guéi, se trouve à l?Ouest. C?est à partir de ce bastion-là, que nous essayons de faire comprendre notre option politique à toute la Côte d?Ivoire. Notre premier vice-président après Albert Mabri Toikeusse est un Attié. Le deuxième vice-président est un Yacouba, le troisième est un Ebrié, le quatrième est un baoulé. Le secrétaire général de l?Udpci est de Gagnoa. Et on parle de tribalisation. Nous avons aujourd?hui 94 coordinations sur toute l?étendue du territoire national. La réalité est que nous existons et parce que nous existons, nous faisons peur. Il est, peut-être, commode de dire : c?est tribal, c?est les Wê, c?est les Dan. A la limite, pourquoi ne pas conforter notre position chez les Wê et les Dan pour conquérir la Côte d?Ivoire.


M. le secrétaire général, l?actualité sur le plan politique est marquée par une montée en première ligne du président Laurent Gbagbo. On l?a vu prendre plusieurs décrets, répondre à la France, au GTI...Que vous inspire cette nouvelle attitude du chef de l?Etat ?

A.S.N. : Dans ses derniers instants, l?animal blessé a des soubresauts. Dans ses derniers instants, des gestes désordonnés, non coordonnés s?expriment. Je voudrais revenir un petit peu en arrière. Voici un pouvoir qui n?a pas prévu une crise de cette ampleur. Ce qui montre vraiment son amateurisme. Et la faiblesse de l?analyse qu?ils font sur la gestion d?un pays comme la Côte d?Ivoire. La Côte d?Ivoire n?est pas n?importe quel pays. La crise les a surpris. Dans sa gestion, nous nous rendons compte qu?ils ont été incapables. Ce sont eux qui, pour résoudre la crise ont fait Lomé avec Eyadéma. Ce sont eux qui, les premiers, c?est-à-dire l?Etat, sont allés rencontrés les rebelles de l?époque qui sont devenus les Forces nouvelles. Ce sont eux qui, ont fait appel à l?extérieur pour essayer de résoudre un problème interne. Il y a eu Marcoussis, Dakar, Accra, Pretoria, Yamoussoukro I et II puis Abidjan. Toujours dans leur incapacité en tant que gouvernants de résoudre les problèmes de la Côte d?Ivoire. Aujourd?hui, le discours est quand même ahurissant : ? Il revient aux Ivoiriens eux-mêmes de trouver les solutions à leurs problèmes ?. Laissez-moi vous dire que partout, tant à Lomé que dans toutes les capitales que je viens de citer, ce sont les Ivoiriens qui s?étaient parlés. Ce sont des Ivoiriens qui ont pris des engagements et on se rend compte que toujours, c?est le camp présidentiel qui crée des subterfuges. Aujourd?hui, après la onzième réunion du Gti, nous ne sommes pas surpris d?entendre la même voix, le même son : ? le Gti n?a pas été clair ?. C?est très clair ! Le Premier ministre imposé à la Côte d?Ivoire comme le Chef de l?Etat lui-même imposé par la communauté internationale, doivent en bonne foi et en toute honnêteté, respecter leurs engagements. Voici un chef d?Etat qui accepte la décision de la communauté internationale d?être Chef de l?Etat, qui se prévaut de ce que tous les accords mettent la Constitution en action. ? On n?a pas touché à la constitution. Donc, je suis là !? Mais vous êtes là du fait de la communauté internationale. Et vous n?en voulez plus.


Trouvez-vous normal qu?une résolution dépouille un président élu, même dans des conditions calamiteuses, au profit d?un Premier ministre qui, lui, a été nommé ?

A.S.N. : Je maintiens que la communauté internationale a été appelée au chevet de la Côte d?Ivoire par eux, ces gouvernants-là, pour essayer de résoudre le problème ivoirien. Nous sommes passés dans l?échelle de la présence de la communauté internationale du chapitre 3 aux chapitres 4, 5, 6 et au chapitre 7 qui est peut-être le chapitre le plus contraignant puisque quand on entre dans le chapitre 7, cela veut dire qu?en définitive, on est sous tutelle de la communauté internationale et de l?ONU. Nous sommes en réalité sous tutelle de la Communauté internationale. Alors, on s?étonne que l?on demande : ? mais pourquoi dépouiller quelqu?un qui n?est pas élu et dont le mandat a pris fin en 2005 ? ? Il est dans l?illégalité la plus totale. Pourquoi ne pas poser la question de savoir pourquoi M. Gbagbo, aujourd?hui, continue à être chef de l?Etat ? Parce que c?est la communauté internationale qui a voulu qu?il reste à ce poste. Cela n?a plus de sens de chercher à savoir pourquoi on veut enlever des pouvoirs à quelqu?un pour les donner à un autre. Les deux, Gbagbo et Banny, sont des créations de la communauté internationale. Et c?est elle qui décide puisqu?on a été incapable de gérer notre pays.


Vous donnez le sentiment de dire que la Constitution a été mise à l?écart. Qu?est-ce qui fonde votre démarche ?
A.S.N. : En réalité, nous sommes sous tutelle de l?Onu, de la communauté internationale.
Aucun accord ne le dit pourtant...

A.S.N. : La Constitution ne prospère que jusqu?à la limite de Tiébissou. C?est aussi simple. La partition du pays fait que la Constitution ne gère qu?une partie du territoire. La Constitution dit beaucoup de choses qui ne sont pas respectées. Elle dit que vous et moi, avons la sécurité qui nous est due par l?Etat. Sommes-nous en sécurité ? La Constitution dit que les partis politiques qui sont l?expression du suffrage de la population doivent avoir la totale liberté. Est-ce le cas, aujourd?hui ? La Constitution dit qu?il faudrait qu?au niveau international, les lois qui ont été agréés soient au dessus des lois nationales. Aujourd?hui, avec les cris d?orfraie que nous entendons : ? la Constitution, la Constitution ! ?. Non ! La réalité et du fait de la gestion calamiteuse qui a été celle de la Côte d?Ivoire par ceux qui nous gouvernent, c?est qu?aujourd?hui, ce sont les lois internationales qui priment. A-t-on besoin de le dire ? Dès lors que c?est la constitution qui dit que c?est le président de la République, Chef de l?Etat, qui nomme le Premier ministre et que nous sommes gérés depuis plus d?un an par un Premier ministre désigné par la Communauté internationale. Où est donc votre Constitution ? On ne le dit pas, mais la Constitution de la Côte d?Ivoire est, à l?heure qu?il est, inopérante.


Vous avez suivi les débats au Conseil de sécurité qui ont abouti au vote de la résolution 1721. Des pays comme les Etats-Unis et la Chine se sont opposés à ce qu?il soit mentionné que les textes internationaux auront la primauté sur la Constitution. Ils ont obtenu gain de cause...

A.S.N. : C?est vrai ! Rappelez-vous qu?aussi bien à l?Udpci qu?au Rhdp, nous avons estimé qu?au niveau de l?Onu, on était trop diplomate. On donnait des textes diplomatiques. Pour ceux qui ont été dans le milieu de la diplomatie, il faut pouvoir lire, en permanence, entre les lignes. Et puis, au niveau du Conseil de sécurité, vous savez le jeu des intérêts qu?il y a. Prenons le cas des Etats-Unis. Ils ne signeront jamais une résolution où la Constitution est touchée. Pour eux, la Constitution est sacrée, elle est tellement sacrée chez eux qu?on balaie du revers de la main la Constitution de Haïti, on enlève un chef de l?Etat. C?est tellement sacré chez eux qu?on enlève Taylor. C?est tellement sacré chez eux que contrairement à la résolution de l?Onu, on va s?attaquer à l?Irak. Jeu d?intérêts. Voilà la réalité des choses. Il faudrait que nous, pays du Sud, nous en soyons conscients. Si aujourd?hui, en Côte d?Ivoire, on vient brandir que la Constitution est sacrée et qu?on sait pertinemment que du fait de l?amalgame qui est fait par le camp présidentiel entre les résolutions et la Constitution, cela fera perdurer les souffrances de nos populations, c?est à mon avis, beaucoup de cynisme. Il faudrait que la communauté internationale soit claire. Elle n?en est pas capable à cause du jeu des intérêts.


Vos jeunes ont choisi la rue pour protester contre les décrets du président Gbagbo. Les manifestations n?auraient pas pris, estiment certains. Comment expliquez-vous cela ?
A.S.N. : Quand on sort et qu?il y a 500 morts, on dit : ils les ont envoyés à l?abattoir. On a tiré les leçons de mars 2004, où on a pensé faire des manifestations. Et on est allé nous cueillir dans nos lits. On nous a tués. Aujourd?hui, on ne peut pas faire des mouvements de masse pour avoir dix (10) morts. On aurait fait ce qu?on avait fait en mars qu?aujourd?hui, on serait à 100 disparus. C?est pourquoi, on ne veut pas envoyer les gens à l?abattoir. On a d?autres méthodes beaucoup plus fines. Il faudrait quand même dire que c?est la première fois, depuis le début de cette crise, que dans la plupart des villes de l?intérieur, il y a des manifestations de ce genre.
Pensez-vous que le problème de la Côte d?Ivoire se trouve dans la signature de décrets par le Premier ministre ?

A.S.N. : Je ne pense pas que le problème se situe à ce niveau. Avec la 1721, le Premier ministre, en toute conscience, et en fonction de la situation qui prévaut, a l?aptitude de signer les décrets lois et les ordonnances. Là, n?est pas le problème. Le problème, c?est une prise de conscience de la population, cela fait quatre (4) ans que les choses durent, que chacun a écarquillé les yeux, chacun sait exactement qui veut aller aux élections, qui ne veut pas aller aux élections. En mon âme et conscience- et ce n?est pas partisan- le Fpi ne veut pas aller aux élections. Parce qu?il sera démontré à la face du monde qu?il représente au mieux que 17% de l?électorat et au pire 10%. Tout est bon pour ne pas que nous allions aux élections malgré les professions de foi que nous entendons. Aujourd?hui, nous avons une Commission électorale indépendante qui est chargée de faire l?identification, de faire les listings, etc d?aller jusqu?aux élections. On n?en veut pas. Par contre, on veut que ce soit l?Institut national de la statistique (INS).


Tous les responsables de l?Ins sont la cellule électorale du Fpi. Vous en avez les preuves ?
A.S.N. : J?ai les documents de la stratégie électorale du Fpi. Tous ceux qui ont signé sont ceux-là qui sont à l?Ins. Comment voulez-vous que nous, parti d?opposition, nous acceptions que ce soit cette structure qui, d?ailleurs, est disqualifiée depuis la mise en place de la Cei, qu?on veuille absolument nous imposer ? C?est donc, une manière pour le clan présidentiel, de ne pas aller aux élections.
L?Ins est pourtant la structure qui, par le passé, s?est chargée de la confection des listes électorales. Et vous n?en voulez pas aujourd?hui...

A.S.N. : Entendons-nous bien ! C?était à une époque où il y avait une éthique, une morale en politique. Dès lors que la première fois qu?ils ont eu à opérer, feu Camille Odjé a eu à dire que tout a été complètement faussé. Reprenez ses déclarations après les élections de 2000 et de 2001. Il a démontré par ses déclarations que tout avait été faussé. Tellement faussé qu?on a retrouvé dans les combles du ministère de l?Intérieur, géré à l?époque par feu Boga Doudou, au minimum 1.500.000 cartes d?identité de personnes qui n?ont pas pu voter. On sait toute la transhumance qu?il y a eu à l?époque des élections de 2000, 2001 entre les différentes villes. Les cartes d?électeurs de Lakota se retrouvaient à Bayota, celles de Mankono à Aboisso. Le président Camille Odjé l?a dénoncé. Je vous rappelle que l?actuel président du Conseil général de Divo qui fut lui aussi, de manière éphémère, ministre de l?Intérieur, Paul Yao N?Dré, a eu à dire, au sortir d?un séminaire de l?Ins à Bassam, que maintenant ils étaient plus forts que le Pdci dans la technologie électorale. Tout cela mis ensemble, nous pensons qu?il faut la transparence pour les élections à venir.