Le dimanche 17 déc 2006
L'héritage d'une «mégastar» internationale
Kofi Annan s'apprête à tirer sa révérence après 10 ans à la tête de l'ONU. Sous sa gouverne, le poste de secrétaire général s'est retrouvé sous les projecteurs comme jamais auparavant, et les opérations de maintien de la paix se sont multipliées. Ban Ki-moon, son successeur, réputé discret et " glissant " comme une anguille, saura-t-il occuper avec succès " le pire emploi du monde "?
Kofi Annan ne s'est jamais gêné pour dire tout haut ce que beaucoup d'États membres des Nations unies pensent tout bas.
Le secrétaire général de l'ONU en a fait la preuve encore une fois lundi dernier au Missouri. Il y livrait ce qu'on avait présenté comme " l'un de ses derniers grands discours ".
" Nous devons tous reconnaître, quelle que soit notre puissance, que nous n'avons pas le droit d'agir comme il nous plaît ", a-t-il déclaré, critiquant l'attitude des États-Unis sous George W. Bush.
Il a aussi sommé Washington de respecter les droits humains, " y compris dans la lutte contre le terrorisme ".
Un dernier tour de piste à l'image de ses 10 années à la tête de l'ONU, durant lesquelles il n'a jamais hésité à livrer le fond de sa pensée et à se projeter sous les feux de la rampe.
" Il a un peu redéfini le rôle du secrétaire général. Il en a fait un personnage beaucoup plus public ", explique Louise Fréchette, cette Québécoise qui a été le bras droit de Kofi Annan pendant huit ans.
" Il a poussé à la limite la capacité du secrétaire général de soulever les questions de fond, de promouvoir des actions et de se faire l'avocat des grandes causes auprès du public ", ajoute-t-elle.
Annan s'est aussi démarqué en ouvrant toutes grandes les portes de son organisation à des acteurs autres que des États, fait remarquer l'ancienne numéro deux de l'ONU.
" Il est allé chercher tout le monde pour le rassembler autour de la lutte contre le sida, par exemple. Grandes entreprises pharmaceutiques, fondations comme celle de Bill Gates, etc... " dit-elle.
L'exception américaine
Le directeur du réseau francophone de recherche sur les opérations de paix à l'Université de Montréal, Jocelyn Coulon, souligne pour sa part les succès de Kofi Annan en matière de maintien de la paix dans le monde.
Sous le secrétaire général sortant, le nombre de soldats déployés a grimpé à environ 90 000, le nombre de missions a doublé et s'est établi à 17, et leur budget est passé de 1 à 5 milliards de dollars.
Kofi Annan a notamment présidé au lancement d'opérations de maintien de la paix au Kosovo, en Haïti, en Côte d'Ivoire, au Liberia et plus récemment au Liban.
Résultat : les Nations unies ont aujourd'hui plus de soldats déployés sur le terrain que n'importe quel pays excepté les États-Unis.
" Ça montre que les États membres de l'ONU se rendent compte que les opérations de maintien de la paix sont efficaces quand elles sont bien financées et bien menées ", explique M. Coulon.
Ce n'est pas un hasard, dit l'expert, si Kofi Annan a élargi le mandat des Nations unies en la matière. Il avait été responsable du département des opérations de maintien de la paix de l'organisation au milieu des années 90.
" Il a vu de près les limites, mais aussi les possibilités des opérations de maintien de la paix. Ça lui a permis de mieux apprécier la façon de les évaluer et de les mettre en place. Ou de dire non à leur sujet. Comme dans le cas de l'Irak ", indique M. Coulon.
Démission réclamée
À la tête d'une organisation créée pour " préserver les générations futures du fléau de la guerre ", Kofi Annan a été jusqu'à déclarer illégale l'intervention américaine en Irak, lancée sans le feu vert du Conseil de sécurité de l'ONU.
Par la suite, il ne s'est pas gêné pour tourner le couteau dans la plaie. Il a récemment affirmé que la situation des Irakiens est aujourd'hui pire que sous Saddam Hussein.
La guerre, jumelée à l'impact du scandale de corruption à l'ONU dans le cadre du programme pétrole contre nourriture en Irak, a jeté un froid entre le secrétaire général et Washington.
À la fin de l'année 2004, un sénateur américain du Minnesota, Norm Coleman, a même réclamé la démission du secrétaire général.
Louise Fréchette compare les rapports de son ancien patron avec l'administration Bush à une relation d'affaires. Avec des hauts et des bas.
" Il y a par exemple eu une très bonne collaboration sur les questions du Darfour et du Sierra Leone, en passant par la Côte d'Ivoire et le Timor Oriental ", souligne-t-elle.
Car tout au long de son mandat, Kofi Annan s'est néanmoins démené pour favoriser une bonne collaboration entre les États-Unis et le reste de la communauté internationale.
Ses efforts pour la paix et contre la guerre en Irak ont contribué à rehausser sa notoriété. Il a même remporté le prix Nobel de la paix en 2001, conjointement avec son organisation. Récompense qui a relevé son prestige encore un peu plus.
Prestige que ce Ghanéen a notamment utilisé pour " mettre l'Afrique sur la carte ", signale Jean- François Lévesque, chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes à l'UQAM.
Conclusion de cet expert : le secrétaire général, qui quittera son poste à 68 ans, le 31 décembre prochain, sera, en 10 ans, " devenu une sorte de mégastar internationale ".
" Quelqu'un d'interventionniste qui n'a pas incarné uniquement la bureaucratie de l'ONU, mais a aussi essayé d'en incarner l'idéal ", ajoute-t-il. Un secrétaire général qui se sera donc sans contredit comporté en général plus qu'en simple secrétaire.