Reseau France Outre-Mer (RFO): Potraits Monde de Wyclef Jean
Auréolé par la reconnaissance du public et de ses pairs, l?artiste est aujourd?hui sur tous les fronts du développement durable au profit de son Haïti natale.
Extrait d?un concert de Wyclef Jean au Carnegie Hall de New York (décembre 2004)
Révélation à la musique
Wyclef Nelust Jean, fils de prêcheur chrétien, est né en 1972 à Croix-des-Bouquets, commune proche de Port-au-Prince, la capitale haïtienne. Il émigre avec sa famille vers les Etats-Unis à l?âge de neuf ans pendant la répression militaire de Jean-Jacques Duvalier, alias Bébé Doc. Elevé dans les quartiers modestes de Brooklyn Marlborough, le jeune Wyclef apprivoise et affermit son talent musical avec le concours de Prakazrel Michel, dit Pras, d?origine haïtienne mais né à New York. Se liant très vite d?amitié, les deux expatriés sont si proches qu?ils sont souvent considérés comme des cousins.


Au lycée de Columbia High School, il fait la rencontre de la ravissante Lauryn Hill, également originaire d?Haïti. Cette jeune passionnée d?art dramatique et de chant est très vite adoptée par les deux « cousins ». Les trois adolescents fondent le Tranzlator Crew avant de prendre le nom de Fugees. Ce terme, abréviation de « refugee » (« réfugié » en français), est choisi en référence aux immigrés, haïtiens en particulier, venus chercher asile politique ou économique aux Etats-Unis. Cette inflexion politique marquera l??uvre musicale des Fugees, et se retrouvera dans les engagements humanitaires de Wyclef par la suite. Vibrant du même goût pour la musique, ils tournent alors dans les salles de New York avec des rythmes mêlant beats jazzy, rap, guitare acoustique et chants mélodiques.


Repérés par le label Ruffhouse Records en 1987, ils enregistrent leur premier album, Blunted On Reality, qui reçoit un accueil plutôt mitigé. Le succès se faisant attendre, Wyclef commence à gagner sa vie en tant que chauffeur de taxi.
Consécration de ses pairs
En 1996, soit neuf ans plus tard, le groupe s?impose sur le devant de la scène avec son deuxième album The Score, qui lui attire une reconnaissance internationale. Mêlant des influences gospel, rap, rock, reggae et ragga, l?album est accueilli comme un bijou d?originalité et se vend à 17 millions d?exemplaires. Il se décline en singles aussi connus que Fu-Gee-La, Killing Me Softly ou Ready or Not. Il gagne deux Grammy Awards, pour le Meilleur album de rap et la Meilleure performance de R&B. Pourtant, après cette réussite fulgurante, les membres du groupe se séparent et tentent une carrière en solo.


Marqué par sa culture créolophone, Wyclef enregistre alors un album très personnel introduisant des chants haïtiens et d?influences caribéennes. Wyclef presents the Carnival feat. the Refugee All-Stars (1997), sa première production en solo, est un vibrant hommage à sa terre natale. Lauryn Hill et Pras y font des apparitions, ainsi que des artistes de renommée internationale tels Celia Cruz, The I Threes (ch?ur vocal de Bob Marley) et les Neville Brothers. L?oeuvre connaît un énorme succès et se voit attribuer la certification « double disque de platine » par la Recording Industry Association of America (ou RIAA). Le très émouvant titre Gone Till November lui vaut également une nomination dans la catégorie Meilleure voix masculine de R&B aux Grammy Awards.


Ainsi reconnues par ses pairs, les qualités d?auteur-compositeur et de réalisateur de Wyclef Jean n?ont eu de cesse d?être sollicitées par les plus grandes figures des scènes hip-hop et R&B américaines et internationales. Il a ainsi collaboré avec Carlos Santana, Mick Jagger, Sinead O?Connor, U2, Destiny?s Child, Michael Jackson, Rita Marley, Mary J. Blige, Whitney Houston, et la violoniste israélienne Miri Ben-Ari. Il saura mettre ces nombreux contacts au service de son engagement humanitaire.
L?année même de cette consécration, il crée la fondation Wyclef Jean, qui a pour vocation de collecter des fonds pour Haïti. Ainsi, dès le début de sa carrière solo, l?artiste affiche son intention de soutenir le développement de son île natale.
Choix artistiques engagés
Après trois albums aux sonorités rap et R&B, l?artiste renoue avec ses influences créoles en produisant un florilège de rythmes traditionnels. Ainsi, en 2004, à l?occasion du 200ème anniversaire de l?indépendance d?Haïti, première colonie noire à se libérer de l?esclavage et à se constituer en république, il met à l?honneur sa langue maternelle et les musiques caribéennes tels que le kompas, le zouk et le rara avec l?album Sak Pasé Presents : Welcome to Haiti creole 101. Le succès de ses rythmes typiques transcende la barrière des langues et enflamme la scène internationale lors des nombreuses tournées de l?artiste.


Ce retour aux sources transparaît cette même année lorsqu?il met son talent au service de la cause africaine en réalisant A Million Voices, destiné à accompagner le générique de fin du film Hotel Rwanda du scénariste Terry George. Dans l?horreur et l?indifférence internationale qui ont caractérisé le génocide rwandais, en avril 1994, le film relate un pan de l?histoire tragique de ce pays d?Afrique des Grands Lacs. Ponctué du cristal d?un choeur de voix enfantines, mêlé d?ardeur et de souffrance, A Million Voices, nominé aux Golden Globes 2005, plaide en faveur de l?idéal panafricain de l?unification politique.


Infatigable et engagé, Wyclef réalise l?année suivante la bande sonore du documentaire Ghosts Of Cité Soleil, qui témoigne des conditions de vie du plus grand bidonville de la capitale haïtienne, rendu tristement célèbre par les violences entre les gangs, le rançonnement de la population et les enlèvements d?enfants. Dès lors, son engagement envers Haïti se retrouve dans la plupart de ses choix artistiques.
Yélé Haïti
Le 13 janvier 2005, Wyclef Jean franchit une étape supplémentaire en créant la fondation Yélé Haïti (cri de libération pour Haïti) afin d??uvrer au développement durable de l?île ravagée par des années de dictature et mauvaise gouvernance. Les domaines ciblés sont : l?éducation, la formation professionnelle, la santé et l?environnement. Pas moins de 18 projets ont été lancés et des centaines de jeunes mobilisés. En juin de la même année, il reçoit le soutien du Programme alimentaire mondial (PAM) pour une mission de distributions alimentaires conjointes dans deux des secteurs les plus violents et les plus vulnérables de Port-au-Prince : Cité Soleil (sujet du documentaire précité) et Bel Air. L?artiste fait jouer son carnet d?adresse de star internationale pour médiatiser ce projet. De nombreuses personnalités viennent dans l?île soutenir l?organisation. Au premier anniversaire de la Fondation, la présence du célèbre couple Angélina Jolie et Brad Pitt apporte un énorme coup de projecteur, relayé par des journalistes du monde entier.


La grande particularité de cette initiative tient dans la priorité accordée à l?implication des habitants et des leaders locaux pour résoudre les problèmes de leur communauté. L?artiste, ardent défenseur de l?émancipation responsable, définit d?ailleurs son projet moins comme une organisation de charité que comme un mouvement, une impulsion nécessaire donnée à la population vers le développement durable.


Wyclef utilise notamment la musique comme média de mobilisation pour les jeunes des quartiers les plus difficiles. Ceux-ci s?identifient aux musiciens hip-hop locaux, parrainés par ce compositeur engagé et soutenus par la fondation. Mamadou Mbaye, représentant du PAM en Haïti, déclare sur l?unep.org (site officiel du Programme des Nations unies pour l?environnement) : « [Wyclef Jean] emploie très adroitement la culture pour aborder les problèmes sociaux contemporains, car il a saisi à quel point l?art et la culture sont importants pour améliorer et changer la vie des gens de toutes les sphères de la société ».
Hope act et appels à la non-violence
Le 20 novembre 2006, Wyclef Jean fait une apparition au Capitole de Washington pour défendre le Hope Act (Haitian Hemispheric Opportunity through Partnership Encouragement Act of 2006). Elaboré par des congressistes démocrates américains, ce projet de loi prévoit l?exonération de droits de douane sur les exportations de textile haïtien, qui seraient élaborés à partir de tissus acquis sur le marché asiatique. Dans une interview accordée à Haitian Web, l?artiste affirme qu?il serait ainsi possible de créer dix mille emplois. Il exprime également son intention d?inciter les entrepreneurs internationaux à « investir dans les infrastructures touristiques en Haïti ».


Dix jours plus tard, lors du Festival du film de Jacmel, il est présent sur scène et sensibilise ses compatriotes aux effets négatifs des enlèvements et autres actes de violence sur l?image et l?économie du pays. L?artiste use régulièrement de son capital sympathie auprès des foules pour infléchir les prises de positions en faveur d?une évolution positive des a priori concernant sa terre natale.
L?engagement au coeur
Rares sont les expatriés qui, une fois la notoriété et l?aisance matérielle assurées, opèrent un retour aux sources qui ne se borne pas aux exigences marketing de l?exotisme vendeur, mais imprègne jusqu?à leurs priorités quotidiennes. Encore moins nombreux sont ceux qui réinventent un univers artistique à partir de leur héritage natal, dans une juste synthèse avec les autres dimensions de leur identité. Wyclef Jean, qui cumule ces attributs, a également réussi à infléchir sa démarche musicale personnelle et engagée vers un militantisme actif et rassembleur. En cela, il constitue un admirable exemple.
- Discographie
1997 - Wyclef Jean Presents The Carnival feat. the Refugee All-Stars
2000 - The Ecleftic : 2 Sides II a Book
2002 - Masquerade
2003 - The Preacher?s Son
2004 - Sak Pasé Presents : Creole 101 (Welcome to Haiti)