République Dominicaine : Pour une poignée de cigares !
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageGénéralement « cigares » et Cuba vont de paire. Ne dit-on pas, d?ailleurs improprement, un « havane » pour désigner un gros module? Pourtant depuis 1962, il y a donc plus de 40 ans, la fabrication du cigare s?est reportée également sur la République Dominicaine dont l?exportation a fini par dépasser celle de sa voisine.


C?est décidé, aujourd?hui, on laisse la plage et la mer couleur lagon?trop c?est trop, on pourrait s?en lasser. Entre les séances de bronzette, histoire de calmer un tantinet le feu qui embrase l?épiderme, partir à la découverte du pays, à l?intérieur des terres dominicaines, aller voir ce qu?il se cache derrière le rideau de palmiers et dans ce décor, vu du ciel, fait de bosses et de creux, est une aubaine. À peine, le petit gwa-gwa s?élance à l?assaut des lomas, ces collines poupines qui gardent la côte, que la forêt primaire embrasse de sa végétation, épaisse et rafraîchissante, tout le panorama dans lequel le bitume se fraie un chemin absolument ludique. À chaque virage, on alterne, entre le bleu lointain de la mer et le vert câlin, tonique de la chlorophylle. Le gwa gwa s?essouffle dans la grimpette, les passagers respirent, eux, à pleins poumons. Alors que la mule peine à crapahuter, les quads, désobéissants, dévalent en trombe vers la ville tonitruante.

À Sanchez, le petit tape-cul devient un car confortable qui met le cap illico presto vers Santiago de Los Caballeros, la clim et la radio à fond les manettes. Pourquoi donc cette destination et pas une autre ? Comment un simple lèche-vitrine peut vous pousser aussitôt à programmer une excursion inattendue ?

À Las Terrenas, à l?Haïtian Caraïbes Art Gallery, Claude Lachamp est un commerçant peu ordinaire. Cet ancien correspondant TV en Haïti, est arrivé dans l?autre partie de l?île d?Hispaniola par amour du cigare. Artiste dans l?âme, soucieux d?offrir à ses visiteurs de la qualité, plutôt que de galvauder l?art haïtien mis à l?épreuve dans ces zones touristiques, il part constamment à la recherche de nouveaux talents pour enrichir sa modeste galerie. Ce qui lui tient encore plus à c?ur, c?est ce drôle d?endroit, ce lieu d?exception qui est venu se nicher au beau milieu de son échoppe, son incroyable cave à cigare. Dans une grosse boîte de verre, à la climatisation précise, une collection exceptionnelle strie le décor dans un graphisme élégantissime. Non seulement la fraîcheur des lieux est d?un bien-être fou, mais le plaisir visuel est à son apogée. C?est de toute beauté. On serait même capable, si l?on exècre ce vice au plus haut point, en voyant cette cave, d?avoir presque des envies de fumer. Plus jamais on ne regardera un fumeur de cigare du même mauvais ?il. Sur plusieurs bagues, le logo de la galerie de Claude s?affiche fièrement. Rien d?étonnant, ce passionné a fini par créer sa propre marque. La fabrique n?est pas si loin, elle se trouve à Santiago de Los Caballeros là même où le car vient d?ouvrir, dans un « pschitt » d?aise retentissant, ses larges portes accolées l?une à l?autre depuis bien trop longtemps.



Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyage
Donne du rhum à ton homme, du miel et du tabac?
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageSantiago est le centre industriel du pays, la deuxième ville et l?une des zones franches les plus importantes de République Dominicaine. Loin de se contenter de produire du rhum et du tabac, elle assure aussi la relève intellectuelle avec ses deux grandes universités. Fondée en 1494, par ce cher Christophe Colomb, mais ayant subie plusieurs séismes, la ville ne conserve que quelques bâtiments du 19e siècle autour du rafraîchissant parque Duarte, avec son kiosque à musique et ses rues adjacentes. Colorée et joyeuse, dans son habit d'art et d'histoire, elle résonne au son du merengue, la danse nationale qui a vu, de plus, le jour entre ses murs.

Au c?ur du riche et fertile Cibao, la production agricole de cette région y a toute son importance et est même devenue aujourd'hui incontournable. Le rhum et le tabac font recettes depuis fort longtemps. D?ailleurs, trois siècles avant notre ère déjà, des hommes cultivaient et connaissaient l'art de traiter les feuilles avant de les fumer. Les Taïnos donnaient au tabac des vertus multiples. Ces derniers s?en servaient pour soigner les mauvaises blessures occasionnées par les flèches et, pendant les cérémonies religieuses, le tabac les mettait dans un état second, leur permettant d?avoir des visions prémonitoires. C'était en 1492, les Antilles, le sud de l'Amérique du nord, le Mexique et le sud du Brésil s?adonnaient tous à cette pratique. Cristobal n'avait pas réussi à découvrir les richesses de l'Orient, certes, mais en revanche, la rencontre avec une tribu d'Indiens fumant avec délectation des feuilles de tabac grossièrement roulées et appelées « Cohiba », allait révolutionner le quotidien de la planète entière.



Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageDe retour en Europe, néanmoins, les premiers Espagnols à fumer ces étranges feuilles ramenées de ces îles, furent arrêtés et condamnés à dix années d'emprisonnement pour sorcellerie. Enfin, l?Europe se mit doucement à cette nouveauté si bien qu?au 18e siècle, la Havane obtint de Madrid l'autorisation de transformer une partie du tabac de l'île. Les premières fabriques ouvrirent leurs portes. C'est à Séville que fut inventé le cigare tel qu'on le connaît aujourd?hui. Le tabac était en effet consommé jusqu?alors sous la forme de prise ou de pipe. Cette décision du roi Ferdinand VII, permettant à Cuba de fabriquer et d?exporter ces cigares, donna le signal de départ à cette aventure extraordinaire. Les premières marques apparurent en 1810 et ce fut aussitôt la ruée, leur réputation s?emballa très vite. En 1818, l?île comptait déjà plus de 400 manufactures. Seulement à la prise du pouvoir de Fidel Castro en 1959, et avec l? instauration de l? embargo, plusieurs familles de cigariers cubains fuirent leur île pour l?île voisine, emportant avec eux leurs compétences en matière de fabrication des cigares de qualité. Plusieurs gros fabricants internationaux s'installèrent ensuite en République Dominicaine tels que la General Cigar et la Consolidated Cigar , devenus le géant mondial Altadis, de même que Davidoff, il y a plus de dix ans, et Arturo Fuente . Ils produisent tous des cigares haut de gamme généralement plus légers, plus doux que ceux de Cuba, qui sont, eux, plus corsés.

L?ancien « Saint-Domingue » est vraiment un terroir étonnant. En quelques années, cette nouvelle " terre promise " du tabac a accompli de tels progrès qu?elle est devenue une rivale sérieuse pour Cuba. Depuis 1994, elle est, en effet, le premier exportateur mondial de cigares roulés à la main, ceux des véritables amateurs, avec l'Espagne comme principal client bien sûr. Aujourd'hui, un cigare sur deux vendus dans le monde vient de République dominicaine, soit quelque 350 millions de pièces par an? roulés essentiellement par les hommes qui, en ce qui les concerne, préfèrent cette activité au dur travail dans les champs de canne à sucre.
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyage
« Hetchos a mano » (faits à la main)
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageOuf ! pas facile de trouver la manufacture dans l?effervescence de cette ville. Mais malgré ses allures modernes, Santiago a su garder, fort heureusement, son charme bien latino et l?on finit toujours par s?y retrouver.
C?est un moment solennel. Entrons dans la fabrique de cigares « Victor Sinclair ». Cette dernière a une histoire adorable, s?il en est. Elle doit son existence à un coq de combat, tout simplement. En République Dominicaine, cette activité est un sport national.
Quand Harry sauve José !
Gagnant magnifique, le coq Harry remporta victoire sur victoire à en devenir même une légende au pays. Il gagna, surtout, tout l?argent nécessaire pour permettre à la famille Dominguez de faire l?acquisition des terres et des bâtiments pour installer la fabrique Victor Sinclair.
Même si la pluie accroche de lourds rideaux humides dans toute la cour, tout le monde est à son poste. De gros ballots de tabac sont posés à même le sol dans le hangar. Il s?en dégage une odeur forte et enivrante tout à la fois.
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageDans cet atelier d?écotage, des femmes s?activent à trier, une première fois, les feuilles séchées et cassantes qui leur arrivent et d?autres à retirer d?un coup sec la nervure centrale de la feuille brune . Au son du merengue, le rendement est sûrement meilleur, cette ambiance festive doit adoucir quelque peu le travail fastidieux des ouvriers et ouvrières. Mais entendent-ils encore cette musique nasillarde en faisant toujours les mêmes gestes, nets et précis, toujours dans la même position, à longueur de journée, tout cela, encore et encore pour un maigre salaire !
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageQuoi qu?il arrive, ici, c?est le cigare qui mène la danse.
Une fois le tri des feuilles effectué, passons dans la salle suivante, chez les rouleurs, les torcedores. On est dans le c?ur de la fabrique, la « galère ». Au début du 19è siècle, les prisonniers étaient à la tâche. De ce modèle est née la coutume d'asseoir les torcedores en longues rangées, tout comme des galériens. Chaque établi possède un plateau de bois, un couteau affûté, chaveta, une guillotine, un pot de résine végétale, et les doigts habiles de l?ouvrier doivent faire le reste.



Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageDans le sens de la longueur, un cigare est composé d'une tête, d'un corps et d'un pied. La tête est l'extrémité fermée que le fumeur incise pour le consommer. Le corps du cylindre est droit, conique, ou de torsade, et du pied s?échappera les volutes parfumées. Si les feuilles de tabac ont séché, fermenté plusieurs années avant d?entrer dans la fabrication, c?est leur assemblage qui est essentiel. Le mélange va déterminer le goût de chaque cigare. Suivant le choix du client, les torcedores composent.
Dans l?épaisseur du corps, on trouve tout d?abord la cape, la sous-cape et la tripe. Cette dernière est faite de trois feuilles de qualité différentes dont l'ensemble donnera la personnalité, la force, l?arôme et la richesse de chaque pièce.

Les feuilles sommitales, ligero, de couleur sombre, ont un goût plus riche que les autres. C?est à leur exposition au soleil qu?elles le doivent. Viennent ensuite les feuilles médianes, seco, plus légères de goût, à demi-sucré, et les feuilles inférieures, volado, encore moins goûteuses qui offrent par contre une bonne combustion. Elles proviennent toutes de trois récoltes différentes. Roulées dans leur sous-cape, elles deviennent la « poupée ». Il faut une grande habileté pour obtenir une répartition équilibrée de la tripe, garante d'une combustion régulière et une grande dextérité pour mettre la touche finale en coiffant le cigare de sa « capa » d?apparat. Les feuilles qui la composent ont poussé toujours à l'abri de lés de mousseline et fermenté à part, pour éviter qu'elles ne deviennent trop huileuses et pour protéger la délicatesse de leur bouquet.


Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageLeur souplesse facilite la tâche du torcedor qui façonne avec minutie et sensualité un à un ses cigares. La composition est absolument essentielle si l?on veut y trouver tout le plaisir que l?on désire. Insuffisamment rempli, il tirera bien, mais brûlera très vite, chauffera et deviendra trop fort. S'il est trop rempli, son tirage sera mauvais. Une qualité parfaite se doit d'être régulière, ce qui, outre un grand savoir-faire, impose des contrôles de qualité fréquents. Pour être sûr d?être au top ou pour se motiver, le rouleur a toujours en bouche un spécimen de sa production. Même les femmes roulent en fumant. La pluie a beau redoubler à l?extérieur, dans la galère, le merengue et les brumes vaporeuses du tabac ont l?air de détendre l?atmosphère. L?ambiance dans tout ce nuage de fumée aurait presque des allures conviviales. Après toute vérification, les cigares seront rangés dans une rueda de 50, ceinturé d'un ruban de papier. Ils attendront plusieurs mois. Pour le moment pas moyen de savoir pour qui tout ce petit monde s?affaire car la bague révélatrice n?est pas encore prête à être enfilée et le beau coffret de bois devra attendre encore longtemps, d?autres manipulations, avant de se remplir et de partir vers des destinations diverses. Chez Victor Sinclair, plus de 200 personnes fabriquent près de 2 millions de cigares par an. Un ouvrier roule 200 à 250 cigares par jour. Parmi eux, ceux de Claude Lachamp, ils méritent bien finalement de se tenir si fiers dans son échoppe à Las Terrenas.


Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyage
Une bonne cave
Voyage République Dominicaine : Pour une poignée de cigares ! - voyages, vacances, recit de voyage et carnet de voyageBien avant d?arriver dans nos caves, le cigare sera passé par moult étapes de maturation, d?élaboration et de suivi. Si la curiosité, un jour, vous en dit, entrez dans ce monde bien spécifique des amateurs de cigares. On vous parlera de cette passion qui peut se comparer à celle du vin. La récolte du tabac n?a rien à envier, d?ailleurs, aux vendanges, quant à la naissance d'un « grand » cigare , elle ressemble à s?y tromper à celle d?un vin d?exception que l?on ira découvrir dans de sublimes « caves » !

Le vocabulaire est tout aussi évocateur avec ses notes de cacao, de miel, de café, de cuir, d'herbe humide, de cannelle, de caramel, d'opium, de musc, de vanille, de truffe, de réglisse, de bois et bien d?autres encore. Aussi imagé, quand un cigare est copieux, plein, chaud, étoffé, corpulent, rassasiant. Il pourra être qualifié d'élégant, de distingué, de gracieux, d'aimable, de stylé, de racé, d'ordinaire, sans aucun doute son équilibre sera harmonieux, fondu, coulant, complet, onctueux, moelleux, velouté. On sent là toute la ferveur de ce plaisir suprême et voluptueux.
Le monde du cigare, en République Dominicaine, est assez fascinant, comme quoi, il faut toujours entrebâiller le rideau de cocotiers qui longe la plage pour aller voir ce qu?il se passe derrière ! Vous verrez, vous serez agréablement surpris?