Le regard
Miami, un matin. Je travaillais à un roman. Le téléphone sonne. On voulait savoir si j'étais intéressé à participer à un reportage sur Haïti - la télé. Haïti vu par moi. Ayant une certaine expérience des médias, j’ai vite deviné le piège. Vous voulez, je réponds, que je sois le prétexte d’un reportage sur Haïti. Pas du tout, on veut votre regard. Alors il n'y aura pas d'interview avec Aristide (il était le président et on se dirigeait vers une campagne électorale). C'était donc beaucoup demander. Impossible d’aller en Haïti sans rencontrer le président. Bon, alors ce ne sera pas « mon » Haïti. Je n’étais pas précisément contre le fait de rencontrer Aristide, mais pour moi les hommes politiques passent, et le pays reste. C’est difficile pour la télé de filmer le non-événement.

Alors que je n’espère que m’infiltrer dans les moindres interstices de la vie quotidienne afin de comprendre cette femme en détresse qui sourit malgré tout. Bon, on va réfléchir à tout cela, et vous rappellera plus tard. Je retournai donc à mon roman.
Et, un mois plus tard, de nouveau, les gens de la télé. C’est quoi alors votre regard ? Les gens ordinaires – ni les plus pauvres, ni les plus riches. La classe moyenne alors ? Oui. Un long silence au bout du fil.

C’est que la classe moyenne passe mal à la télé. On ne l’entend pas pleurer ni crier. Et ses revendications sont souvent modérées. Pas d’interview choc. Vous savez que la télé, c’est d’abord des images, alors comment voyez-vous cela concrètement ? Cela fait des années que la télé québécoise va en Haïti, et jamais on ne voit une librairie, un étudiant en train de faire ses devoirs sous un lampadaire, une conférence sur autre chose que la politique, une petite ville de province calme, un homme qui retrousse son pantalon avant de traverser un ruisseau. De nouveau le silence. Je ne dois pas faire sérieux avec mes images poétiques. Oui, mais pourquoi aller en Haïti si on peut voir ça aussi au Québec ? Ah, voilà, le chat est enfin sorti du sac. On veut du folklore, du différent, de l’exotique. Mais le différent à répétition devient le même. Que voit-on quand on regarde les autres toujours de la même manière ?

Et deux mois plus tard. C’est d’accord, on verra Haïti selon votre vision. Je n’avais rien demandé, on m’a appelé pur me faire une proposition et, là, j’ai l’impression d’être un trouble-fête. C’est vrai qu’il y a quelques années j’aurais joué le jeu, et on serait déjà en Haïti en train de filmer les mêmes clichés. Des politiciens en sueur, une vieille femme hurlant la douleur en gros plan, un président rassurant, des étudiants en colère, des pneus en train de brûler, et une cérémonie de vaudou qui se termine par un sacrifice d’animaux. Mais je me suis rappelé l’homme à vélo.
La Presse, Montréal, dimanche 11 mars 2007