Le samedi 31 mars 2007
Au coeur des Grandes Antilles
Isabelle Deslauriers
Depuis les trois derniers mois, nous naviguons au coeur du berceau des Amériques, au coeur des Grandes Antilles, les îles Vierges espagnoles, Puerto Rico et la République dominicaine.
Le vent de décembre nous porte à Culebra et Vieques, deux refuges anciens de pirates, deux terres qui portent bien leur appellation, vierges d'urbanisation, peu peuplées, non défrichées. Culebra nous entoure avec ses montagnes saupoudrées de quelques villas grandioses, son petit village touristique où nous attendent deux amis en visite, Odrée et Tommy, ses plages de sable blanc et fin, ses eaux limpides où nagent tortues, rémoras, raies tigrées, où miroitent des centaines de coraux encore colorés et nos yeux s'en abreuvent et pleurent, car les eaux se réchauffent et ils blanchissent, ternissent et meurent.


Vieques semble si délicieuse, bordées d'une eau turquoise, de baies bioluminescentes et d'une mince bande de plage que seule il nous est permis de fouler. Car au-delà du sable, des ronces et des cactus, au-delà de l'illusion de paix et de beauté, il y a l'armée américaine et ses bombes, bien installées sur cette réserve naturelle protégée dont nous sommes rapidement expulsés. La partie ouest de l'île est un refuge plus sûr, verdoyant de terre comme de mer, qui chante le bruit de vagues, le sifflement des grenouilles et le silence des étoiles.


En janvier, nous serpentons dans l'île de Puerto Rico, aux forêts tropicales enchanteresses, aux nappes d'eau abondantes, qui gisent en lac ou déferlent en chutes, pour le plus grand plaisir de nos sens en quête d'aventure. Nous apprenons à connaître cette nation à travers sa gastronomie, pinchos et empenadas, tous ces mets délicieux riches en glucides et lipides qui contribuent à enrober les courbes déjà prononcées de la population latine qui semble peu touchée par les standards de beauté de notre société occidentalisée, mais une nation tout de même envahie par un amoncellement de McDo-Wendy's-Burger King ou autres copies conformes de la restauration rapide qui bordent les autoroutes bien pavées.


Nous apprenons à connaître cette nation à travers sa musique qui rugit à plein volume, salsa, merengue, reggaeton, qui bat à un rythme démoniaque qu'arrivent à suivre tous ces corps agiles, emportés dans une volupté festive et colorée. Nous apprenons à connaître cette nation à travers l'espagnol, cette langue prédominante issue du début de la colonie, mais une langue qu'on sait mieux parler qu'écrire, l'anglais gagnant du terrain, sa maîtrise est une fierté, elle prouve d'emblée qu'ils appartiennent à une élite, ceux qui ont vu, visité, ou même juste rêvé des États-unis et de ses promesses de richesse. Nous apprenons à connaître cette nation, ce pays en voie d'extinction, gouverné par les Américains, à travers la fierté de son peuple, celle d'être borrinqua et de posséder cette joie de vivre inconnue de leur terre mère.


À Puerto Rico, nous renouons avec l'histoire. À la pointe nord-est de l'île s'élève fièrement Castillo El Morro, la forteresse éternelle qui domine la ville. Ses pierres vibrent sous les claques des vagues qui lèchent ses parois, l'usant au fil du temps, le vent se faufile encore à travers les pièces austères que furent les cuisines, la chapelle, la prison et les tourelles.


Les passages souterrains dorment dans une humidité nauséabonde. Ils sont imprégnés de l'odeur de terre mouillée, de latrines et de cadavres entassés. Ses habitants ont disparu, le passé est révolu, mais lorsque notre main touche le vert-de-gris de la pierre, l'épaisseur de la porte de bois cadenassée d'une serrure en fer forgé, les escaliers en colimaçon qui mènent vers les profondeurs de la terre, soudainement, nous pouvons humer les catacombes, voir les plafonds très bas d'où luisent des gouttelettes glacées, les rats qui torturent les prisonniers et vident les victuailles mal conservées, les soldats qui courent au combat et ceux qui meurent, tapis dans l'ombre, de la fièvre jaune.


Lorsque la main touche la pierre, nous ressentons la présence de ceux qui ont défendu cette forteresse au prix de leur vie, et nous savons qu'ils se retournent dans leurs tombes, affligées qu'elle soit aujourd'hui foulées par des touristes étrangers, gambadant allègrement dans ce château devenu Walt Disney, «voici des murs anciens, voyez comme les portes sont basses, voici la vue de la tourelle, voici la chapelle», et nous les entendons gémir, «où sont passées l'histoire, la poésie et la mémoire?» Elles sont pourtant cachées dans ces murs, au coeur de la pierre, car si l'on ferme bien les yeux et que l'on sait écouter, on entend des profondeurs de la terre rugir le martèlement des bottes qui frappent le sol à un rythme croissant et le hurlement de Ponce De Leon qui accompagne le branle bas de combat assourdissant : «Pour la reine, le pape et la patrie!»


En février, nous nous imbibons de la République dominicaine, aux côtés de deux amies, Marie-Claude et Sopheak, de cette colonie jadis pleine de promesses, dévastée par la cupidité, l'égoïsme, la soif de richesse des Espagnols, des Anglais, des Français et des Haïtiens, qui ont tour à tour piétiné ses terres, les ont enduites de la sueur et du sang de tous les Indiens colonisés, exterminés, les esclaves noirs exploités, épuisés, mutilés, les quelques nobles blancs assassinés lors des révoltes meurtrières.
Toute cette chair et ce sang qui ont servi d'engrais à ses terres naguères si prolifiques, si pacifiques, les ont finalement fait pourrir, les ont conduites à la misère, les ont soumises une fois de plus à la merci des investisseurs étrangers, beaucoup sont québécois, colonisateurs des temps modernes, érigeant leurs temples hôteliers, siphonnant des terres tout le sang versé, devenu aujourd'hui sable et cocotiers, aussi précieux que furent jadis l'or, le sucre, le rhum et le tabac.


Ne restent plus que les maisonnettes coloniales en rangée, de pierre ou colorées, couvertes d'hibiscus, de lauriers, de bougainvilliers et de fleurs en papier, habillées de rosaces de plâtre à la peinture écaillée. Ne restent plus que ces pentes hasardeuses, ces ruelles pavées de pierre, ces plazas ombragées par des arbres centenaires au centre desquelles gisent quelques monuments cernés par des centaines de pigeons affamés et apprivoisés. Ne restent plus que les vieux balcons en fer forgé travaillé qui saluent toujours fièrement passants réguliers ou vacanciers, qui ne peuvent que lever la tête et saluer à leur tour ces temps révolus où chaque objet, aussi insignifiant est-il à nos yeux, méritait qu'on lui accorde le souci du détail du joaillier.


Ne restent plus que ces forêts immenses qu'on s'acharne à protéger pour éviter le désastre haïtien, privilégiant l'option du gaz subventionné plutôt que du bois de chauffage. Ne restent plus que ces enfants innocents qui courent nus dans les rues cahoteuses, ces familles nombreuses qui dorment, unies, sous un petit toit de tôle, ces vieillards qui se bercent sur le trottoir, leur regard sage qui perce à travers la nuée d'un cigare, ces hommes qui sifflent les demoiselles rient, une cerveza Bohemia à la main, le volant d'une moto de l'autre, ces femmes pauvres mais bien parées, derrière leur comptoir croulant sous l'amas de fruits et de légumes savoureux à l'odeur de terre. Ne reste plus que ce peuple fier qui vous accueille à bras ouvert.
C'est déjà bien plus qu'ailleurs.
Hasta luego!
Isabela y Patricio