«Tout le monde sait que cela va arriver mais rien n'est fait »
Le péril environnemental est omniprésent en Haïti. Nos grandes cités sont menacées de destruction en cas de cyclone ou de séisme violents. Pétion-Ville ne fait pas exception à la règle.

« Pétion-Ville n'est plus que l'ombre d'elle-même. La petite cité résidentielle devenue commune en 1937, s'est transformée en une ville commerciale ceinturée de bidonvilles. Je m'y perds complètement », avoue Dieubond Nerrette pour exprimer sa profonde désillusion devant l'état de sa ville natale, à son retour d'exil. Une situation apocalyptique, révoltante, condamnable. Des amis avaient expliqué à notre interlocuteur l'extrême dégradation des conditions générales de vie dans le pays. Dieubond avait été, par ailleurs, suffisamment informé de la déchéance de nos plus belles cités. Il avait vu à la télévision et sur Internet les images de Gonaïves et de Fonds-Verettes sous les eaux. Pour Pétion-Vile, la ville de son enfance, il ne s'attendait pas à une telle dégradation. Mais le constat dépasse de loin son imagination. Du balcon de sa maison située dans les hauteurs de Morne Calvaire, jumelles accrochées aux yeux, Dieubond visualise, la mort dans l'âme, ce qu'il croit être un mirage : trottoirs défoncés, rues jonchées de piles d'immondices et occupées par des milliers de marchands ambulants. Notre homme ne reconnaît plus les collines verdoyantes du Morne l'Hôpital. Celles-ci sont littéralement hérissées de bidonvilles. Juvénat, havre de paix et jadis appelé « le petit paradis » par les chasseurs de pintades ne représente plus q'un îlot de verdure entre des quartiers déshérités construits sur des pentes raides et des flancs de ravins. « En cas de cyclone ou de séisme, c'est la catastrophe ! », ne peut s'empêcher de prédire le vieillard.


Les résultats de l'action irréfléchie de l'homme
Cette situation, perçue pourtant comme irréversible par notre observateur, résulte de l'action sauvage et irréfléchie de compatriotes insensés. Au lendemain de la chute du régime duvaliériste, les zones antérieurement déclarées interdites à la construction et consacrées « réserves » ont été envahies, amorçant la destruction du bassin versant protégeant la route de Canapé-Vert, les sources Cerisier-Plaisance, etc.
Il en est résulté une vague de colonisation sans précédent de terrains instables, de bas-fonds inondables et de pentes abruptes. De nouveaux quartiers marginalisés, sans drainage ni voies convenables d'accès, échappant au contrôle de l'État, ceinturent désormais la ville. L'eau limpide et claire de Bois de Chêne devient de plus en plus boueuse. Le débit des sources Cerisier-Plaisance diminue considérablement avec le temps.
Des menaces sérieuses !
Très tôt, des citoyens avisés avaient tiré la sonnette d'alarme, invitant les autorités à adopter des mesures appropriées pour endiguer le mal. Une manifestation organisée en 1988 par une poignée de riverains ne produisit pas l'effet escompté. Les mesures de redressement n'ont jamais suivi. Les scénarios les plus alarmistes n'ont pas réussi à décourager les plus entêtés. En 1990, plusieurs observateurs ont fait remarquer, avec raison, que la ravine Laboule constitue une menace sérieuse pour Pétion-Ville. Plus près de nous en 2003, la consultante Régine Louis a prédit, dans le cadre d'un document produit pour le ministère de l'Environnement ( Synthèse des études de vulnérabilité et d'adaptation aux conditions climatiques extrêmes en Haïti et dans la Caraïbe), qu' « une catastrophe prévisible viendra du comblement du lit au niveau de Tête de l'Eau et dévalera la pente en passant par la place Saint-Pierre pour atteindre le Rond-point près du marché, et détruisant tout ou presque tout sur son passage ». Reprenant le même scénario et mettant en relief les risques de glissement de terrain, d'éboulement, en cas de séisme et de fortes pluies, Mme Jeanine Millet, présidente du Comité d'union et de support à la mairie (CUSM) avait averti « qu'il nous suffira de quelques averses pour rattraper Fonds-Verettes en termes de dégâts ». Et de dénoncer, « tout le monde sait que cela va arriver mais rien n'est fait »


Splendeur d'antan définitivement perdue
L'image que projette actuellement Pétion-Ville avec ses quartiers squattérisés est consternante. La mairie a annoncé de nouvelles dispositions. Mais pourra-t-on corriger les torts faits à la nature ? Quoi qu'il en soit, la ville et ses environs sont extrêmement dégradés. Les conséquences drastiques et tragiques de la dégradation environnementale se font déjà sentir. 20 maisonnettes ont été englouties dans les glissements de terrains consécutifs aux fortes pluies du 5 octobre 2003, au niveau de la Vallée de Bourdon. On a enregistré des éboulements près de l'Hôtel Montana au terme des averses enregistrées dans la zone le 17 mars 2007. Les ouvrages de drainage sont sérieusement endommagés. Certains d'entre eux ne peuvent plus remplir convenablement leur fonction. Ils sont systématiquement remplis d'immondices après la moindre averse. Au point où sont actuellement les choses, on peut se demander si les nostalgiques du passé peuvent encore rêver de la Pétion-Ville d'antan.
Source: Le Matin