Morne Garnier part en fumée. Des anarchistes de la débrouillardise s'acharnent à détruire l'un des derniers espaces verts de Port-au-Prince.
Le soleil est sur le point de disparaître à l'horizon. Sur la route de Bourdon, vers Pétion-Ville, tap-tap, voitures de luxe, véhicules officiels et diplomatiques... roulent pare-chocs contre pare-chocs. Le bouchon de circulation contraint leurs occupants à jeter un regard panoramique sur le paysage.
A première vue, tout semble « normal » (sic)... On a déjà soupé de l'image surréaliste de la Vallée du Silence. Une agglomération de bicoques éventrant l'un des rares espaces verts de Port-au-Prince où vivent des centaines de familles en situation socioéconomique précaire.
Un peu plus loin, avant la Rue Garnier, le Morne qui porte le même nom « fume ». Des hommes, munis de pelles, de pioches, de machettes, de gazoline s'y adonnent à une razzia. On défriche, on coupe, on brûle..., avec frénésie. Les tracées effectuées laissent croire que des maisonnettes y seront bientôt construites.
Plus rapides encore, d'autres exterminateurs de la flore qui se sont attaqués au versant nord de ce morne ont érigé pas moins d'une cinquantaine de taudis. Et ce, à un jet de pierre de la Primature, le bureau du Premier ministre, à l'angle de la route de Bourdon et Delmas 60.
Figurant donc parmi les rares sinon le dernier espace vert de Port-au-Prince, cette réserve est une zone « non edificandi ». Reconnue d'utilité publique par l'Etat sous le président Sténio Vincent, en 1939, la construction de maisons sur ce site avait été en effet interdite. Une mesure consolidée sous Jean-Claude Duvalier par une nouvelle loi.
Cette langue de terre, offrant une vue imprenable de la capitale, était surtout considérée comme l'un des plus importants réservoirs d'eau pour les Port-au-princiens à cause de sa topographie accidentée, ses petits bassins versants communiquant avec ceux situés dans les hauteurs de Pétion-Ville.
Jadis source d'eau et de vie, cette réserve dégradée, en passe de dispaître, est aujourd'hui source d'inquiétudes et de mort.
Selon un environnementaliste, l'érosion graduelle du morne fait craindre pour la vie de ceux qui habitent la Vallée du Silence.
Outre les crues du Bois-de-Chêne, il faut craindre les coulées de boue et les glissements de terrains capables de les réduire au silence éternellement. La lithologie ou la constitution du sol y est favorable.
Moins spectaculaire mais non moins pernicieuse est la qualité de l'eau pompée dans ce secteur par la Camep. Des latrines construites n'importe comment et n'importe où peuvent faciliter l'infiltration de microbes et d'autres éléments pathogènes dans les eaux de boisson, souligne cet expert.
Patrick Delatour, ministre du Tourisme et promoteur du « Tourisme à 4 S », estime qu'il est temps de susciter un débat sur la situation de cette réserve.
M. Delatour croit que la préservation de ce site est important. Une étape qui devra être suivie de sa mise en valeur.
« L'endroit pourrait accueillir des hôtels », soutient le ministre qui s'est référé à l'impossibilité de trouver 150 chambres d'hôtel pour héberger les membres d'une délégation étrangère devant séjourner en Haïti prochainement.
Reconnaissant l'inefficacité des lois sus-citées, ignorées et transgressées par la population au nom de la débrouillardise, il rappelle les prérogatives de l'Etat « d'établir des réserves ».
Une responsabilité non assumée au cours des vingt dernière années . Une période durant laquelle les notions comme aménagement du territoire, plan d'urbanisme se sont heurtés à la démagogie desséchante d'un populisme rétrograde, pensent certains.
Hier Jalouisie, Habitation Leclerc, Rival..., aujourd'hui, c'est le Morne Garnier qui fume. Un "tabagisme environnemental" qui attire le regard que lorsque qu'on est coïncé dans des bouchons de circulation.
Source: Le Nouvelliste