25 avril 1695-25 avril 2007. La ville de Saint-Marc compte trois cent douze ans d'existence. Pèlerins, fervents des fêtes champêtres, Saint-Marcois et Saint-Marcoises ont célébré cet anniversaire comme un carnaval. Un mort et des blessés ont été enregistrés.
Mercredi 25 avril, la cité de Nissage Saget se réveille dans une ambiance bruyante, bouillonnante. Les riverains montent le volume de leurs récepteurs au maximum. Un passant, vraisemblablement un Saint-Marcois, crie haut et fort : « Anmweeeeeey ! Nou f*** gen twasan douz zan. Nou gran moun jouk nan venn. Viv Sen-Mak !». Au Portail Guêpe (Nord), à La Scierie (Ouest) ou au centre-ville, les marchands de pâtés, de foulards, d'images pieuses, de café et de pain font bonne recette. Le spectacle des marchands éparpillés se présente dans toute sa laideur. Ce 25 avril ramène aussi le quatrième anniversaire de la radio Delta.

À l'église paroissiale, la messe traditionnelle, le Te Deum, se déroule grandiosement. Sont remarqués, entre autres, des autorités locales dont le maire Bonars Charles, des officiels du gouvernement, des parlementaires de différents départements, accompagnés du président de l'Assemblée nationale, le sénateur Lambert Joseph (Lespwa) et la constitutionnaliste Mirlande Manigat. Parmi les célébrants de l'office : l'évêque du diocèse des Gonaïves, Mgr Yves-Marie Péan, celui de Saint-Marc, Mgr Max Leroy Mésidor et le représentant du Vatican, le prêtre italien Mario Jiordana. Ce dernier, dans l'homélie de circonstance, lancera un appel à « la paix, la fraternité, l'amour, la tolérance et le respect ».
Ambiance festive et réconciliation
La messe terminée, une fanfare et des majorettes aux jupettes blanches, mais aux jambes gainées, saluent le maire principal de la ville, accompagné de son épouse, dans la cour de l'église catholique. Syncrétisme religieux oblige, des adeptes du vodou chantent et se passent la chandelle à quelques mètres de cette église.
Sur la place publique Philippe Guerrier, où le maire prononcera son discours, éclate une guerre de décibels entre stands, dans le cadre d'une exposition de produits d'art et d'artisanat, entrecoupée de séances de sensibilisation sur les infections sexuellement transmissibles (IST), particulièrement le sida. Ces séances sont réalisées par le Volontariat pour le développement d'Haïti (VDH), Konesans Fanmi et d'autres organisations oeuvrant dans le domaine.
Un peu partout dans la cité, des spots publicitaires diffusés par des haut-parleurs placés sur des véhicules crèvent les tympans des passants. Défilé de bandes à pied, bals au Corsaire night-club, rendez-vous chez Pè Yoyo et chez les frères de l'instruction chrétienne - où s'organise une foire sur les outils de communication et d'informatique - sont également des activités qui attirent la grande foule.

Toutefois, l'aspect physique de la cité de Nissage Saget est loin d'être reluisant. « L'heure est grave », remarque un intellectuel. À part quelques artifices de décoration dont des banderoles souhaitant « Bonne fête » et d'évidents travaux de curage du canal de la Petite Rivière, on observe des tonnes d'immondices dans divers coins de la ville. Même constat sur la place publique où se déroule la cérémonie officielle. Après trois-centdouze ans, Saint-Marc ressemble à une ville en construction. On observe de grosses bâtisses par-ci et par-là. Les bidonvilles pullulent aux quatre coins de la cité.
De l'avis des Saint-Marcois : « Les déchirures sociales menacent d'ébranler la structure de leur société. Les Saint-Marcois s'acharnent dans des querelles stériles. »
Vers le redressement de Saint-Marc
Des Saint-Marcois estiment que le moment n'est pas à la fête. C'est plutôt un moment de réunion communautaire. Cagura Ducarmel est le directeur de programmation de la radio Delta. Il pense que la célébration des trois cent douze ans est inopportune. « Pensons plutôt au 315e ou au 320e anniversaire, quand la ville sera nettoyée de tous ses immondices », invite-t-il.
Le maire de la ville, Baunars Charles, déclare pour sa part, qu'« il est temps de donner à la cité de Nissage Saget la place qu'elle mérite aux niveaux national et international. Le redressement de Saint-Marc est le défi à relever ». Dans un discours teinté d'appels à la réconciliation et à l'unité, il annonce l'élaboration d'un plan de développement communal grâce au support du ministère de l'Intérieur et des Collectivités territoriales (MICT).
Un pacte de paix entre Ramicos et Bale Wouze
L'un des événements majeurs qui se sont récemment produits dans la cité de Nissage Saget est, sans conteste, le pacte de réconciliation signé entre le Rassemblement des militants conséquents de la commune de Saint-Marc (Ramiccos), une organisation proche de l'opposition à Aristide et « Bale Wouze », une organisation pro-Lavalas, pro-Aristide.
Selon des organisations de droits humains, le 11 février 2004, sous la présidence d'Aristide, des policiers, des membres des unités spécialisées de la Police nationale d'Haïti (PNH) dont le Corps Antiterroriste (Cat Team), le Corps d'intervention pour le maintien de l'ordre (Cimo) et des civils lourdement armés, membres de l'organisation « Bale Wouze » ont investi le quartier de la Scierie à Saint-Marc, base du Ramiccos. Le bilan faisait état de plus de cinquante (50) personnes tuées ou portées disparues et de plusieurs dizaines de maisons incendiées.
Historique de la ville
La ville est fondée sur une ancienne bourgade indienne connue sous le nom d'Amani-y. Selon des chercheurs, Saint-Marc tire son nom de la découverte sur le littoral de deux caisses, venues de nulle part, et contenant la statue de Marc l'évangéliste, le 25 avril 1695. Le jour de cette découverte, une grande procession fut improvisée pour transporter la statue à l'église catholique. Personne ne saura comment ces caisses avaient pu arriver au littoral.
Saint-Marc est située à 96 km de la capitale. Elle est la deuxième ville la plus importante du département de l'Artibonite. Sa population est d'environ 100 000 âmes. On l'appelle également Cité évangélique du Lion ou Cité évangélique d'Union ou encore Cité de Nissage Saget.
Historiquement, la ville s'enorgueillit d'avoir produit un Jean Nicolas Nissage Saget, le premier président d'Haïti à céder volontairement le fauteuil présidentiel à son successeur. Saint-Marc est une ville débordante d'activités à toutes les heures et où « le commerce et le plaisir s'allient pour créer un cachet spécial », aiment dire les Saint-Marcois.
Source: Le Matin