Initialement je voulais intituler cet article : superstition et santé. Je ne pus le faire quand me vint à l'esprit que je n'avais pas les compétences requises pour déterminer ce qui n'est en fait qu'une superstition (d'ailleurs ces compétences existent-elles ?). J'optai donc pour religion et santé. Mais là encore surgit le fameux dilemme entre sectes et religions : laquelle est une secte ? Laquelle est une religion ? L'expression qui me parut la plus adéquate fut donc celle de croyance religieuse. Il me permettait ainsi traiter le sujet sans avoir au préalable à entrer dans les méandres des définitions des religions. Le sujet en lui-même n'est pourtant pas nouveau. Il s'agit tout simplement d'une variante du sujet bien connu de nos écoliers, ho pardon ! de nos élèves de Philo (et oui ils sont des grands !) : parallèle entre empirisme et science. Je vois dès maintenant des haussements de sourcils et commence à sentir la brulure des regards courroucés que certains ne manqueront pas de me lancer. Quoi ! oser comparer une croyance à l'empirisme ! Et pourtant toute croyance religieuse est par essence même intuitive et ne s'attache sur rien de démontrable. Mieux, on demande au pratiquant d'avoir la foi en dépit de tout : « heureux ceux qui ont cru sans avoir vu ! » La pratique de la médecine, elle, se veut plus rationnelle et utilise des procédés scientifiques avant de porter des conclusions. Cependant ma pratique médicale m'a permis de voir que ces deux disciplines sont imbriquées l'une dans l'autre et pas forcément au bénéfice de chacune.

Je me rappelle encore ces groupes de prière qui venaient apporter un soutien moral pour mes malades alités au service d'Orthopédie et de Traumatologie de l'HUEH. Ils étaient émouvants de bonne volonté et le réconfort de leurs paroles mettait du baume aux doleurs des patients. Enchanté par ces initiatives, j'eus l'idée de demander à ces bonnes âmes si elles voulaient cotiser pour acheter des médicaments pour un malade démuni. Ce fut la douche froide ! Le pasteur me répondit qu'il n'était là que pour le salut de l'âme du patient et que le reste ne comptait guère... J'étais donc confronté à nouveau à la petite guéguerre que se livrent entre elles Science et Religion. Le conflit vient du fait que chacune d'elle tente de répondre à une des deux questions existentielles que se pose continuellement l'Humanité : le Comment et le Pourquoi. Si la Science a jeté son dévolu sur la première, le Pourquoi reste du domaine de la croyance religieuse. Si chacune reste dans ses limites, tout va bien. Sinon, on arrive à pondre des énormités du genre que le couple original que représentent Adam et Eve a du avoir des rapports incestueux avec ses descendants pour peupler la terre. On fustige ainsi toutes les recherches qui, en prenant la diversité de l'ADN comme référence, infirme cette thèse. D'un autre côté, certains considèrent l'Homme comme étant le résultat d'une complexe interaction de particules élémentaires rassemblées en plus par le plus pur des hasards !

Le prestige auréole celui qui a la réponse à ces questions rien que ces questions soient incomplètes. Mais pour le médecin, l'accession à cette connaissance s'est faite après pas mal de sacrifices. Pour les autres, il reste le raccourci de la religion ! et ils savent ! Ils savent tout ! Ils savent pourquoi Jacques est bloqué depuis une dizaine de jours sur son lit d'hôpital, réfractaire à tout traitement. Il n'a pas une maladie de médecin et nécessite en urgence un transfert « ailleurs » et... s'il y meurt, eh bien ! ce sera forcement la faute de quelqu'un d'autre. Mais le malheur veut que cette forme de pensée soit hélas partagée par nombre de prestataires en soins, car il est plus facile de dénoncer l'action néfaste d'une puissante force que d'avouer son ignorance et parfois son incompétence... Il sera en outre responsable d'au moins deux morts: celle de son patient qui lui faisait confiance et celle de celui qu'on accusera du « meurtre mystique ». Cependant qu'on ne se méprenne pas sur le but de cet article. Il ne jette point l'anathème sur la pratique religieuse ! Il ne fait qu'en dénoncer les dérives. Elles sont aussi du domaine des deux camps.

Je me souviens qu'à une conférence en Martinique où je fus invité en tant que conférencier (hé oui fok mwen fè yon ti grajè kanmèm !) un membre de l'assistance fustigeait les pratiques d'ONG de santé d'obédience religieuse au nom de laïcité. Je dus répondre qu'en fait la laïcité est une religion en soi, une religion de l'Homme pour l'Homme et qui rejette tout autre pratique. Autrefois elle avait un autre nom : l'athéisme. Au nom de cette laïcité, pour consoler des centaines de parents affligés lors d'un crash d'avion, il fut envoyé un grand nombre de psychologues et de psychiatres alors que des prêtres et pasteurs auraient pu faire l'affaire et de façon plus efficace en bien des fois.

Ainsi, comme nous l'avons vu plus haut, des croyances religieuses peuvent s'avérer néfaste pour des malades. J'aurais pu aussi citer ces pratiques religieuses qui interdisent certains gestes qui sauvent comme par exemple les transfusions sanguines. Mais d'un autre côté, l'abolition de toutes croyances peut se révéler tout aussi néfaste. Le médecin qui se trouve confronté à cette mouvance doit savoir tenir le juste milieu et oeuvrer vers le bien du patient. Il n'existe enfin aucune excuse pour celui qui pour une raison ou une autre pose un geste qui met la vie du malade en danger.
Dr Philippe DESMANGLES