Pour le roman
24.05.07 | 13h16 • Mis à jour le 24.05.07 | 13h17
Pourquoi le roman ? Voilà presque un demi-siècle que Le Monde observe et commente la production littéraire française et étrangère, à travers son supplément du vendredi. Créé en février 1967, sous la direction de Jacqueline Piatier, "Le Monde des livres" vient de fêter ses quarante ans. Quarante ans pendant lesquels divers suppléments furent créés, déplacés, abandonnés, sauf celui-là. Or pendant toutes ces années, jusqu'à aujourd'hui, la littérature a invariablement occupé la première partie de notre cahier "Livres", devant les sciences humaines. Quelles que soient les directions successives, les équipes, les inclinations d'époque, le roman a joui d'une sorte de préséance dans la présentation du "Monde des livres".


Cette mise en scène n'est en rien le fruit du hasard ou de la simple habitude. Elle a été soumise à interrogation et systématiquement réaffirmée, en vertu d'une conviction : le roman joue un rôle capital dans la conscience que nous avons du monde. Non seulement il n'est pas mort, ni même agonisant, comme se plaisaient à le répéter certains dans les années 1990, mais il est vivant, vivace et indispensable, tant du point de vue esthétique que politique, au sens large du terme.


Chaque oeuvre, affirme Thomas Pavel dans son ouvrage La Pensée du roman (Gallimard, 2003), "propose, selon l'époque, le sous-genre et parfois le génie de l'auteur, une hypothèse substantielle sur la nature et l'organisation du monde humain". La fiction romanesque ne se contente pas de représenter le monde - en devenant moderne, le roman s'est éloigné de l'idéal et rapproché du réel -, elle l'éclaire et tente de le comprendre, même accidentellement. Elle en fait saillir les paradoxes, les profondeurs inattendues, les contradictions et les douleurs plus clairement que beaucoup de traités. Et parce qu'il permet ce travail de compréhension, en même temps qu'il offre un support au rêve, le roman est un instrument de liberté. C'est pourquoi, sans doute, des textes de fiction peuvent mettre en péril la vie de leurs auteurs, là où des livres de dénonciation directe ne le font pas. La fatwa lancée contre Salman Rushdie par les fondamentalistes islamistes en 1989 est un cas historique.


Comment le roman contemporain s'empare-t-il du réel ? Telle est justement la question que nous avons choisi d'explorer avec nos amis de la Villa Gillet lors de ces premières Assises internationales du roman. L'accueil plus que favorable de la quasi-totalité des écrivains français et étrangers contactés nous a convaincus que cette question était pertinente. Comme s'il était devenu aujourd'hui nécessaire d'en parler, de confronter les points de vue.


Ils vont venir de partout, des Etats-Unis, mais aussi de Corée, d'Egypte, mais aussi d'Israël, d'Argentine, de Chine, d'Haïti... Au total, une cinquantaine d'écrivains en provenance de près de vingt-cinq pays - ils sont présentés en tête des pages 3 à 11 de ce numéro - auxquels il faut ajouter de nombreux critiques venus eux aussi du monde entier. A notre connaissance, une telle rencontre n'avait pas eu lieu depuis longtemps en France, et probablement à l'étranger. La richesse et la variété des contributions qui nous ont été communiquées nous ont convaincus de les rassembler en volume, avec le précieux concours de Christian Bourgois. Et, sans plus tarder, nous vous proposons ce numéro spécial du "Monde des livres" dans lequel vous retrouverez des extraits de quelques prises de parole ainsi que des textes demandés à des écrivains particulièrement concernés par les sujets traités, sur quatre des thématiques retenues.


Le caractère international des Assises témoigne de l'ouverture que nous avons toujours tenté, au "Monde des livres", de faire prévaloir. Chaque roman dit quelque chose du monde qui l'entoure et qui l'a porté. A l'inverse, jamais nous n'avons fait nôtre l'interminable polémique sur la supposée médiocrité du roman français par rapport à la masse des romans traduits d'autres langues : d'où qu'elle vienne, la fiction peut être plus ou moins soucieuse de contraintes formelles, plus ou moins portée à l'introspection... elle parle forcément de son temps, d'une réalité donnée et des gens qui l'habitent ou la subissent.


"Il ne faut pas être trop intelligent, quand on veut écrire un roman", a dit un jour en riant le grand romancier portugais Antonio Lobo Antunes. L'arme principale du roman, dans cette diffraction du monde réel, n'est pas la démonstration, la théorie, l'exercice de la raison pure. C'est sa capacité à projeter le lecteur dans un monde fictif à la fois différent du sien et semblable en un point fondamental : son humanité. Comment expliquer, sinon, cette inextinguible soif de fiction qui ne cesse de se manifester - et pas seulement dans le domaine littéraire, mais aussi au cinéma ou au théâtre, à la télévision et jusque dans les reality-shows, ces mises en scène d'une réalité fictive ? Ce partage d'humanité, qui lie un auteur solitaire à un lecteur solitaire, n'est pas la moindre des forces du roman. Parfaitement singulier, mais parfaitement universel, un grand roman est le lieu où s'exprime quelque chose de ce qui fait l'homme. Et s'il mourait, comme voulaient le croire ceux qui chantaient ou chantent encore son oraison funèbre, alors quelque chose de l'homme mourrait certainement avec lui.


"Le Monde des livres"
Article paru dans l'édition du 25.05.07