Le corps meurtri, le coeur en joie par Robert Paret Il est bon de savoir quelque chose des moeurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre la raison, ainsi qu'ont coutume de faire ceux qui n'ont rien vu. (René Descartes)
Cuba m'a surpris au prime abord par sa Capitale, La Havane, où je débarquai par une fraîche nuit de fin d'hiver caribéen.

Je fus étonné, et happé par des images toutes autres que celles que certaines informations, habituellement diffusées dans la presse à sensation, concernant cette île, fournissent au grand public. Car j'avoue qu'avant mon départ de Port-au-Prince, ce pays me paraissait tout à fait étrange, complètement différent des autres pays de la Caraïbe. Différent, sans doute, du fait de son isolement provoqué par un embargo très sévère de presque un demi siècle, qui obligea ses habitants d'être inventifs et ingénieux. Différent des autres pays de la région, par sa richesse et sa diversité culturelle et artistique. Nul ne peut ignorer les rapports et les échanges culturels qui se sont développés entre les intellectuels haïtiens et les représentants de la littérature et des arts cubains, que furent : le grand poète Nicolas Guillen, la danseuse et chorégraphe Alicia Alonso, l'écrivain Alejo Carpentier, le peintre Wifredo Lam, la grande chanteuse Celia Cruz, pour ne citer que ceux-là. Différent, de par l'importance accordée par l'Etat aux sports, à l'éducation et à la santé. Ce qui fait de Cuba une référence dans le monde. Différence encore plus marquée par le sens de l'hospitalité et de la solidarité envers nos compatriotes partis, soit comme étudiants, soit pour des raisons politiques, soit comme boat- people, ou encore comme braceros, à la recherche d'un mieux-être, et qui y ont pour la plupart élu domicile, allant jusqu'à s' intégrer dans toutes les composantes du pays, au point d' en obtenir la nationalité et la possibilité de participer pleinement, avec leur progéniture, à la vie sociale et économique de l'île. En ce sens, l'expérience de notre compatriote Martha Jean Claude est exemplaire. Arrivée au début des années cinquante à Cuba, elle a été bien accueillie et appréciée jusqu' à connaitre un succès retentissant comme chanteuse et être considérée, en toute affection, comme la femme des deux îles.

Certaines appréhensions me laissèrent penser que j'approchais d'un milieu austère, plutôt méfiant envers tout ce qui lui est étranger, où la vigilance militaire et la surveillance policière seraient partout présentes. Mon esprit me renvoyait, en fait, à ces vieux clichés des années 60, où des barbudos en arme, vigilants à l'extrême, étaient toujours prêts à intervenir à la moindre alerte. C'est cette perception un peu confuse de la réalité issue d'informations ambivalentes qui aiguisa ma curiosité et qui rendit Cuba encore plus attrayant à mes yeux.

Après une traversée d'environ six heures, escale comprise, et après avoir rempli les formalités d'usage, je laissai la salle d'arrivée de l'aéroport José Martí de La Havane à une heure fort avancée de la nuit sans que rien de particulier n'accrochât mon attention, hormis le constat qu'à l'évidence les cubains étaient des êtres tout à fait cordiaux et sympathiques. Quant aux tracasseries qu'on m'annonçait, rien n' en fût. C'est ainsi que je partis en compagnie de mon conducteur en direction de mon lieu d'hébergement, complètement rassuré.

Nous nous engageâmes dans une avenue qui me paraissait une voie importante, vu l'emprise de la chaussée et l'envergure des immeubles qui s'y trouvaient. En cours de route, on pouvait apercevoir au loin, à travers le flou rideau créé par le déplacement du véhicule longeant une haie d'arbres géants en bordure de la route et la brume sèche qui se dispersait, quelques rares maisons éparpillées, telles des lucioles. Je me rendis alors compte que nous étions encore en raz- motte, loin du centre ville et de tout lieu de grande concentration urbaine. Jusqu'alors aucun point de contrôle. Ce qui viendrait basculer cette bonne impression que La Havane commençait à me faire.

Ma présence à Cuba ne rentrait pas dans le cadre plaisant et divertissant d'une randonnée touristique. Elle était motivée, prioritairement, par des raisons de santé. Tout avait été planifié pour ce déplacement; depuis mon départ de Port- au- Prince, jusqu'à ma prise en charge à La Havane, à travers un programme mis en place par le gouvernement cubain afin d'offrir aux étrangers nécessitant les soins de telle nature, des solutions adéquates dans le cadre de ce qu'on appelle : Le Tourisme Médical. Programme très répandu et qui connaît un réel succès, puisque des patients du monde entier, même des pays les plus développés, viennent régulièrement en profiter.

Après avoir parcouru une vingtaine de kilomètres sur cette route déserte, nous arrivâmes à destination. Je fus chaleureusement accueilli dans une maison spécialement aménagée pour les patients arrivant de l'extérieur. Au seuil même de la résidence, je ressentis un pincement au coeur, car je présentais que je devrais, peut-être, y demeurer un temps assez long. Malgré la bienvenida, dispensée avec un large sourire par le personnel attaché au service, je me sentis complètement dépaysé, parce que d'une façon générale, je n'arrive que très difficilement à me séparer de mes vieilles habitudes et des repères qui me sont coutumiers.

Le lendemain matin, très tôt, on vint me chercher pour me conduire à un hôpital situé à quelques pas du pavillon où je logeais. L'immensité du complexe me fit comprendre que je me trouvais dans un centre de haut niveau technologique, où certainement serait disponible toute la panoplie des spécialisations de la science médicale, ou presque. Dès mon entrée à la salle des pas perdus, je me suis vite rendu compte que mes prévisions s'avéraient exactes. Un grand tableau lumineux indiquait, comme pour rassurer les intéressés, tous les services qu'on est en droit d'attendre d'un centre hospitalier moderne.
Une fois les premiers contacts établis, en vue de planifier mes horaires de consultation et les obligations qui me seraient imposées, considérant mon état de santé, je savais à quoi m'en tenir. Ainsi je pouvais ajuster les contraintes incontournables du suivi médical, à l'envie qui me tenaillait de découvrir cette île mystérieuse. Je prévoyais déjà de joindre l'utile à l'agréable.
Ma première occasion de sortie s'est présentée le samedi suivant mon arrivée. J'avais fait choix pour me déplacer, de l'une de ces vieilles américaines des années cinquante qui roulent encore et qui donnent au transport public un charme et une certaine originalité. C'est pourquoi Cuba en fait un motif de fierté et s'enorgueillit d'être le seul Musée au monde de ces antiques carrioles.
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