«Je vous enseigne le surhomme. L'homme est quelque chose qui doit être dépassé.» (Nietzsche)
Le titre de cet article vous fait frémir ? Moi pas ! Je savais bien que je finirais par être quelque chose dans la vie, moi, le raté, qui ne suis ni avocat, ni médecin, ni ingénieur, mais j'étais loin de me douter qu'un jour mes compatriotes m'aimeraient au point de me faire ce cadeau : me prendre pour un loup-garou et me traiter avec tous les honneurs attachés à cette dignité.
D'ailleurs, il n'est pas donné à tout le monde d'être loup-garou. Dans la région du Borgne, de Port-Margot et du Limbé, ceci dès ma plus tendre enfance, je n'en ai connu qu'une demi-douzaine : ma grand-mère maternelle (j'en ai de qui tenir : bon chien de chasse de race), Merlet Péan et Ambroise Michel du Limbé, Meurice Ambroise et Raymond, de Port-Margot et tout naturellement moi-même. Tous ces membres de la belle et prestigieuse confrérie loup-garoutienne ont joui d'honneurs et de privilèges dus à leur rang.

D'honneurs et de privilèges ? Parlons-en. Toutes les portes vous sont ouvertes parce que chacun craint pour sa peau. Qu'est-ce qu'un chef d'Etat à côté de vous ? Il a une armée, des gardes du corps, mais pas le loup-garou qui, lui, peut se permettre de circuler librement. Il peut vous jeter le mauvais sort où que vous alliez. S'il est un obsédé sexuel, il peut se glisser dans vos cabinets de toilette, belles dames, métamorphosé en anolis ou en moustique et vous surprendre dans le plus simple appareil. Imaginez la peine qu'ont eue les paparazzis pour surprendre Jackie Onassis en costume d'Eve.

Et puis les loups-garous ont du fric ! Bref, c'est une situation enviable. Une chose me rend toutefois perplexe ! A la réflexion, les autres méritaient sans doute ce titre : ils avaient le ton et la manière. Mais moi, je suis encore gauche et n'arrive pas à effrayer. Ma grand-mère faisait une prière en espagnol qui éloignait de nous le mauvais sort. Elle a dû doter son gendre, notre père, d'une belle clientèle pour réussir dans la spéculation. Merlet Péan, du Limbé, avait une longue barbe à la Castro. C'était, disait-on, par de telles antennes, qu'il captait toujours ce qui se manigançait au loin contre lui. Et puis, à l'époque héroïque de l'automobile, il possédait deux camions, Limbé bleu et Limbé rouge. Raymond, à Port-Margot, avait une voix nasillarde qu'on disait être celle des zombis. Tout ce beau monde avait des mimiques qui en imposaient. Ils jouaient bien leur rôle. Bref, ils avaient le physique de l'emploi. Mais moi, quand je veux me composer un visage terrible, on me rit au nez.

Pourquoi donc moi, Juan Carlos, ai-je hérité de ma grand-mère Franco, le titre enviable de loup-garou ?
La superstition étant l'art de se mettre en règle avec les coïncidences, j'ai fait mes preuves de la manière suivante :
Il y a vingt ans, un samedi, j'avais laissé le Borgne dans un pick-up, à destination de Port-au-Prince. A deux kilomètre de Port-Margot, deux crevaisons de pneus m'obligèrent à immobiliser le véhicule sur la route. Je chargerai un chauffeur de Tap-tap, qui conduisait une camionnette identique à la mienne, d'aller sur la route décharger mon pick-up. Comme sa guimbarde n'en avait plus pour longtemps, il profita de l'aubaine pour s'approvisionner en pièces neuves : starter, générateur, batterie, axes, etc. Enfin, il en piqua autant que le lui permettait la forrure de sa clef ajustable. Furieux de ce mauvais coup, vite dénoncé par un paysan de la zone, j'attendis à Port-Margot qu'il revînt du Cap-Haïtien.

Imaginez la foule nombreuse qui se presse à l'entrée d'un bourg, à l'heure d'arrivée d'un véhicule de transport, pour accueillir les amis et les parents. Mon bonhomme s'amena couvert de poussière, avec un crissement strident de pneus. Mais à ma vue, il perdit contenance. Sur son visage décomposé, se lisait la culpabilité. Sans lui laisser le temps de répondre, je lui lâchai son paquet puis, après l'avoir traité de tous les noms, je lui criai :
- Vous, innocent ? La semaine ne passera pas sans qu'on ne me donne de vos nouvelles.
Simple propos d'homme à bout de nerfs. A mon retour de Port-au-Prince, le vendredi suivant, je fus entouré d'une foule enthousiaste : «Honneur et respect, chef. Hier, votre voleur a laissé Port-Margot chargé à bloc : passagers et malédiction. A la coupe du Limbé, le véhicule a fait panache : sept morts, des blessés graves, machine en pièces et lui, cocobé pour le restant de ses jours.»
J'en restai coi.
Sur l'heure, je ne pouvais mesurer l'impact d'un pareil accident, mais peu de temps après, tandis que je procédais à l'électrification du Limbé, un électricien à qui j'offrais un overtime pour la pose des câbles se rebiffa :
- Moi, travailler la nuit dans les rues du Limbé, infestées de loups-garous ? Mais vous êtes dingue ! Vous avez été bien baigné pour vous faire héberger par le roi des loups-garous du Limbé ? Et puis, à ce que racontent les gens de Port-Margot, vous n'êtes pas mince non plus.
Je pouffai de rire et gagnai mon lit. Vers minuit, je me pris à réfléchir aux propos de mon électricien. Je quittai ma chambre et voulus m'assurer que mon hôte dormait tranquillement dans son lit. Dans l'obscurité, je heurtai quelqu'un. Surpris, j'allais prétexter une crise de somnambulisme quand mon hôte - c'était bien lui - me dit :
- On a tellement répété que vous êtes un loup-garou que j'allais dans votre chambre m'assurer que vous dormiez du sommeil des justes...
Et nous rîmes aux éclats quand il eut appris que je m'étais réveillé pour la même raison.
Il me raconta par la suite que des gens dignes de foi avaient juré sur leur vie que je ne suivais pas comme tout le monde la route Limbé-Borgne, mais qu'après le Limbé, j'entrais dans un souterrain, avec mes passagers qui perdraient aussitôt connaissance et ne se réveilleraient qu'au Borgne au moment de descendre de la jeep.
Quand je vous disais que les loups-garous avaient de ces pouvoirs !
Vous trouvez sans doute tout cela très cocasse ! Hélas ! Que l'on me croie un loup-garou, j'en suis sans doute fort aise mais étonné tout de même qu'il y ait encore des gens assez simples pour croire qu'on soit capable de se métamorphoser en boeuf, cheval ou bourrique.
Mon ami Maurice Ambroise, homme charmant et inoffensif comme tous les autres personnages cités dans cet article, m'accable souvent de reproches :
- Quand on vit comme vous et moi dans l'arrière-pays et qu'on vous prête de ces vertus, gardez-vous d'en dissuader les gens. Primo, quand ils sont comme ça, il ne faut pas les contrarier, et secundo, sans ces croyances, vous ne pourriez pas circuler la nuit, comme vous le faites, avec des fonds pour l'achat de denrées, sans vous faire dévaliser. Moi, si je n'avais pas cette réputation, croyez-vous que mes barils de clairin pourraient demeurer sur la route, des nuits entières sans qu'on en vide le contenu ? Dans ma propriété, la porte cochère porte une inscription : «Rantre pa sòti» et les arbres fruitiers : «Monte pa desann». Qui donc se permettrait de me voler ?
C'est sans doute dans cette réflexion d'Ambroise qu'il faut chercher l'explication du problème ainsi que sa persistance. Si on ajoute au cocktail un zeste de superstition, la recette des loups-garous est complète.
Quand je me remémore les opinions d'auteurs puisées dans mes lectures et définissant la superstition : «Cette crainte insensée de Dieu» (Cicéron), «Le poison de l'esprit» (Lewis), j'incline à croire avec Burke que la superstition est «La religion des faibles d'esprit».
A moins de penser comme Thoureau que «Les hommes sont encore plus proches de la vérité par leur superstition que par leur science» !
Opinion discutable mais acceptable si le terme «vérité» cesse de s'appliquer à certains concepts, mais aux sécrétions morbides d'un cerveau malade.
Quand on a eu la chance d'avoir vécu les vingt premières années de son existence à cent lieues de cette vallée des ténèbres que représente l'arrière-pays, qu'on a su profiter des bienfaits de l'instruction et de la civilisation, on mesure tout le tort que de pareilles croyances peuvent faire à notre pays.
Ces croyances sont enracinées dans l'âme du peuple. Après dix années ou plus passées à travailler à Nassau ou aux U.S.A., nos paysans reviennent au pays donner des gombos prescrits par les bocors.
Certains mouvements d'école peuvent y voir matière à littérature. Nos ethnologues auront beau jeu d'encourager ce retour à l'africanisme pour préserver un indigénisme ridicule. N'empêche que ce pays ne fera pas un pas en avant dans la voie du progrès tant que persisteront ces croyances ancestrales, véritables non-sens à l'heure des véhicules spatiaux et des week-ends interplanétaires.
Ernest Bennett