«O vous soyez témoins que j'ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.»
(
Baudelaire)

Avec sa justesse de pensée et son sens de la réalité, sa philosophie de la vie, son amour authentique pour le pays natal, Hannibal Price III est placé au rang des bâtisseurs de la société haïtienne, de bienfaiteur de l'humanité et de la race noire, de gand-père de la négritude et de père du Panaméricanisme moderne. De cet esprit aujourd'hui presque méconnu, plus d'un siècle plus tard, il ne reste que des non-dits. L'ignorance est contagieuse. Cet affaiblissement délibéré de notre histoire économique, cet évitement de ce patrimoine enrichissant et actuel signalent, en creux, je ne sais quel inassouvissement. N'est-ce pas la mission élevée de ceux qui réfléchissent que de faire la lumière sur les actes irresponsables commis dans le passé et de tenir en éveil la conscience qu'on doit en avoir? Au lieu de cela, la grande majorité de la population, et les responsables d'hier et d'aujourd'hui sans distinction, s'attachant sans cesse à l'amnésie et à l'obscurantisme.

Fourmillant d'idées et de courage, dans un pays en panne justement de réformes mais ivre de turbulences politiciennes sans grandeur, Hannibal Price III est né à Jacmel en avril 1842. Ardent penseur et chercheur, l'oeil allumé et une attention soutenue de damné du dernier cercle, il a laissé environ sept (7) ouvrages d'inégale valeur documentaire, portée par le mélange des idéaux. Dans un monde livré déjà à la rivalité implacable de tous contre tous, sa production économique est dense et charrie des idées généreuses sur la gestion financière et le droit international: Etudes sur les finances et l'économie des nations (1876), Réflexions du député Hannibal Price sur la pétition des ouvriers (1877), Rapport au sénat et à la chambre sur la comptabilité (1877), Pourquoi cette guerre (1889), Rapport adressé au gouvernement d'Haïti par Hannibal Price, délégué à la Conférence Internationale Américaine, tenue à Washington D.C. du 20 octobre 1889 au 19 avril 1890 (1890), La question haïtienne (1891), De la Réhabilitation de la race noire par la République d'Haïti. En le lisant, on voit comment il s'écarte des courants contemporains conservateurs ou romantiques. Volontariste ou pas, c'est un projet d'apparence pragmatique. Et dans les faits?

Que nous serait la vie d'Hannibal Price III si elle ne nous offrait qu'une occasion de plus de nous complaire dans l'enfer des faillites, des malédictions, des obscurantismes nationaux; si nous n'en tirions qu'une leçon de résignation et de passéisme?Mais cette mise en garde, en effet, pourrait faire office d'apologue. Reste à en articuler le fondement. Tâchons. Pourquoi, comment, cette énergie retrouvée, ce modèle de vie qui s'attachent à une plume alerte, à un tempérament exaltant, une biographie emblématique, pétrie de souffrance et d'enthousiasme, la trace d'un sujet remuant, le sillage d'un héritage? Première explication - la plus frappante, et qui séduit avec force. Le talent ou, plutôt, la contribution économique d'Hannibal Price III. Sa boulimie. Sa fraîcheur d'esprit. Telle est sa spécificité - la première jeunesse - de cette deuxième moitié du XIXe siècle haïtien. L'économie est l'un des moteurs de l'Histoire. Or, chez Hannibal Price III, c'est justement cette dignité de la science qui vient à bout de l'homme engagé dans une cause perdue, qui triomphe de l'esprit partisan, du sectarisme, des combats conjoncturels, qui surmonte , enfin, la stérile et ruineuse opposition entre le Parti libéral et le Parti national, pour atteindre à cette vision consensuelle, cette ouverture sur l'autre que doit postuler toute éthique, tout programme patriotique, sauf à n'être pas.


Un visionnaire exceptionnel
Personnage exceptionnel de notre passé historique, l'un des grands méconnus de nos études économiques, il s'est adonné dès son plus jeune âge à la politique active au service de son pays et s'est défendu toute sa vie d'ête un homme de parti, tout au moins un béni-oui-oui. On en mesure mieux la profondeur et l'actualité, à présent. Quel itinéraire hors pair, au demeurant!

Ce bagarreur inventif a rempli nombre de postes avec un égal bonheur: il a été tour à tour chef de division au ministère du Commerce, Doyen du Tribunal de Commerce du Cap-Haïien, Conseiller du gouvernement provisoire de 1875, chargé de la direction des départements des Finances, du Commere et des Relations Extérieures, Président de la chambre des Représentants à la 16e législature, Envoyé extraordinaire et Ministre plénipotentiaire de la République d'Haïti près du gouvernement des Etats-Unis d'Amérique et Délégué à la Conférence Internationale Américaine de 1890. La volonté de s'affirmer, il l'a d'abord manifestée dans ses fonctions publiques. En fait, tous les postes, toutes les fonctions d'Hannibal Price III, qu'ils fussent politiques ou diplomatiques, ont d'abord été d'un juste, d'un réformateur convaincu. C'est ici, seulement ici, qu'il convient pour les jeunes, de s'interroger sur la signification, non pas d'une existence, mais de la volonté modernisatrice qui n'a cessé de la transcender au milieu des tracasseries et des obstacles dont elle était l'objet. L'orgueil exapéré qui la nourrit, le pathétique dont elle témoigne ne parviennent pas à faire passer dans la colonne des oublis ce triste bilan de fatales pertes. Chez lui, la compétence est une nécessité. Actualité brûlante. Détourné d'un avenir grandiose. On s'épuise, gouvernement après gouvernement, à se tromper.

Ce citoyen engagé pour son esprit d'ouverture et de réforme a gagné l'exil en maintes reprises, soit seul, soit avec sa famille. Toujours éprouvant et infernal, le dernier (Jamaïque et Panama) a duré près de dix (10) ans. Il n'est pas abusif d'écrire qu'il y eut là quelque chose comme une épouvantable fatalité. Lors de l'avènement d'Hyppolite à la présidence d'Haïti, il est parti pour les Etats-Unis comme ambassadeur. En décembre 1889, tout de charme et d'une séduction qui se veut voyante, il est devenu délégué à la Conférence américaine. Vie en zigzag. Vie inaccessible à la paix. Vie haïtienne. Vie hantée, douloureuse, ravinée jusqu'au martyre.
Combat effectif pour le progrès national
Hannibal Price III, par son optimisme et sa foi dans l'humanisme, a fait avorter en 1891 une conspiration internationale contre le gouvernement d'Hyppolite après avoir tourné en dérision les principaux acteurs. Avec sa délicatesse cultivée et narquoise, il a entraîné avec éclat l'échec des tentatives américaines d'annexer le Môle Saint-Nicolas de 1888 à 1891 et a annoncé par voie de presse les probables intentions de l'administration Harrison à l'égard d'Haïti, texte qu'il a fait paraître sous le pseudonyme de Verax. En dépit de ses travers, malgré sa versatilité ou ses excès, quelle que soit l'ambiguité du nationalisme qui l'habite, il n'écrit pas, il pense. Sourcilleux à l'extrême, il ne pense pas au hasard, il pense tout le temps. Cette compulsion a coïncidé avec des désarrois d'un autre âge? Ce n'est pas sûr. La tragédie intergénérationnelle qui se révèle ainsi n'est, à vrai dire, que trop explicite. Cette possession contagieuse parlait d'elle-même. Ce n'était pas une figure de style, ni une affaire de mode. Chez lui, le travail de l'écrivain s'est surtout exercé sur l'objet de son art, cherchant à mettre en relief les sources de sa pensée. Cette écriture ample, colorée, donc bondissante, sans bornes, à plume abattue, presque en ébullition, quel modèle de performance! Un ancêtre étonnant de Leslie François Manigat à cet égard! Par le style seulement? On retrouve donc bien le frimat du culte et de la recherche de l'excellence que nous évoquions plus haut.

Aux environs des années 1868, ce brillant intellectuel a épousé Josephine Curet, surnommée Grande Fifine dans la famille. De cette union, six (6) enfants ont pris naissance: Louis Price, Rachel et Esther Price sont mortes toutes deux au Cap-Haïtien à l'âge de cinq (5) ans, Henry François Hannibal Price IV, Marie Price, Georges Price. Une descendance prodigieuse.
Après avoir combattu pour le bonheur effectif de son pays, Hanninbal Price III, dégrisé de son optimisme, s'éteignit en fonction à Brooklyn le 1er janvier 1893, à 51 ans. Le siècle allait disparaître avec l'Occupation américaine en 1915 mais son cadavre puait. En cette circonstance, le gouvernement d'Haïti a reçu des membres de la famille un rapport détaillé des comptes de l'Ambassade à Washington. Le reste tient en peu de larmes.
Ce bel esprit de notre patrimoine politique, dressé tout entier contre un «retour» du colon, avait prôné un programme économique progressiste et original axé sur la fusion des valeurs patriotiques avec le fervent idéal de progrès et de liberté totale. Ce fut un économiste hors du commun qui a lutté pour ouvrir la voie à la libération de son peuple meurtri, culpabilisé, souffrant, villipendé. Horreur. Il me semble qu'on est tombé d'assez haut.

Animé d'un esprit d'ouverture et d'une intelligence positive, louangé pour son impertinence roborative, Hannibal Price III n'a fait que contribuer par son engagement politique et son idéologie libérale au respect de la patrie commune. Dans un monde féroce pour les gens de couleur et les petites nations, il a été un combattant du changement opérationnel, un homme d'action réfléchie, différent des autres au sein de l'appareil gouvernemental. Plutôt le courage et la realpolitik que l'inertie et la résignation? Halte aux néocolonialistes! Ce portrait ramassé est le très tardif, très enthousiaste et totalement authentique parcours d'un esprit qui reste occulté. A l'abri des petitesses, il a tout pour lui: la profondeur, une certaine forme de noblesse patriotique et un fort instinct de survie. Voilà Hannibal Price posthumément exalté.
Bibliographie essentielle
1. Etudes sur les finances et l'économie des nations.
Guillaumin et Cie, Paris, 1876, 260 p.
2. Réflexions du député Hannibal Price sur la Pétition des ouvriers. Imprimerie Nationale, Port-au-Prince, 1877, 41 p.
3. Rapport au Sénat et à la Chambre sur la comptabilité révolutionnaire. Imprimerie Nationale, Port-au-Prince, 1877, 46 p.
4. Pourquoi cette guerre? «Star et Herald, Panama - 1889, 16 p
5. Rapport adressé au gouvernement d'Haïti pour Monsieur Hannibal Price, délégué à la Conférence Internationale Américaine, tenue à Washington D.C du 20 octobre 1889 au 19 avril 1890. Imprimerie française Louis Weiss et co., N.Y, 1890, 199 p.
6. La question haïtienne (signée du pseudonyme Verax) Version français Louis Weiss et co N.Y., 1891, 116 p.
- The Haytian Question n.d., 80 p.
- Une version espagnole n.d.
7. De la Réhabilitation de la race noire par la République d'Haïti. Imprimerie J. Verrollot. Port-au-Prince, 1901, 736 p.
Manuscrits encore inédits en 1993
Projet de loi
Comptabilité publique
2e volume de l'étude: «Des finances et de l'économie des nations».
Articles
Sur le journal «Le Civilisateur» (une centaine)
Dans la presse internationale, notamment: Le New York Post, le Post de Boston, New York Times, New York Herald, le World, etc... de 1889 à 1892 (une centaine).