Après des années passées à circuler dans les provinces d'Haïti, il est malheureux de constater que personne ne se soucie réellement de la richesse de notre patrimoine. Tout le monde en parle et tout le monde s'en moque, peut-être tout simplement parce qu'on ne réalise pas encore qu'on a déjà beaucoup perdu et que, si l'on reste les bras croisés, ce qui peut encore être sauvé risque de disparaître à tout jamais. Faut-il vraiment attendre que cela arrive pour prendre conscience et apprendre à agir en citoyens responsables.
Située dans le Bas Plateau central, la commune de Saut d'Eau, qui fête cette année ses 101 ans, n'est qu'à quelques kilomètres de Mirebalais. Construite en hauteur sur le plateau du même nom, la ville de Saut d'Eau est un véritable anachronisme. Sans infrastructure urbaine, la ville se développe de façon anarchique et, sans les batisses en béton, on pourrait se croire dans les années 40.
Aucune rue n'est asphaltée et il n'y a pas de trottoir. Saut d'Eau, avec environ 40.000 habitants, n'est qu'un gros village dont le charme, pourtant réel, n'est malheureusement pas mis en valeur. Les quelques constructions qui portent pompeusement le nom d'hôtel n'ont rien d'attrayant et ne sauraient répondre aux besoin d'une clientèle nombreuse qui risque d'augmenter de manière exponentielle si jamais (on a bien le droit de rêver) la route Port-au-Prince - Mirebalais bénéficie de l'attention des intances concernées.
Sans bibliothèque, sans musée ni salle de spectacle, la ville n'offre aucune activité à une jeunesse qui se réfugie de plus en plus dans les vapeurs éthérique du rhum et du clairin. En dépit de la densité de sa population, la commune n'a pas d'hôpital. Un dispensaire essaie péniblement de garantir aux saudelais un minimum de soins. Très péniblement.
Le saut
La source de la prospérité de la commune de Saut d'Eau est incontestablement la chute qui lui a valu son nom. D'une majestueuse beauté, elle est la principale attraction du Bas Plateau Central. De nombreux visiteurs viennent de très loin, en dépit des effroyables conditions dans lesquelles s'effectue le voyage, admirer sa beauté dans son écrin de verdure. D'autres y viennent en pélérinage pour remercier la Vierge ou faire un voeu. Il est dit que la Vierge était apparue à l'emplacement de la chute et depuis, les pélerins n'ont cessé d'affluer.

Il est triste de constater que cette richesse naturelle ne soit pas protégée. Aucune représentation des ministères de l'environnement, de la Culture ou du Tourisme n'a pu être décelée et il n'existe aucune force réelle présente pour la protection du site. Les quelques policiers de la commune ont d'autres chats à fouetter et ne sont, de toute façon pas préparés pour la gestion de l'environnement et du patrimoine. La zone a été décrétée protégée par un arrêté communal. Mais que peut la loi sans la force ?
L'environnement immédiat des sources qui alimentent les différents cours d'eau de la commune n'est pas en danger, cependant il faudrait prendre des dispositions pour la protection et l'augmentation de la couverture végétale des zones d'infiltration qui devraient facilement être localisées. Malheureusement, aucune information n'a pu être trouvée quant au débit de la chute. Il en est de même sur la qualité de l'eau qui, si l'environnement n'est pas protégé, risque d'être pollué.
Il n'existe aucune infrastructure d'accueil. Ce qui implique que les milliers de visiteurs qui débarquent régulièrement dans la commune n'ont pratiquement aucun accès à certaines commodités et il serait étonnant que les saudelais mettent leurs latrines à la disposition de cette multitude. Il ne reste à ces pélérins et autres visiteurs que la possibilité de se soulager dans la nature, donc dans la zone d'infiltration de la réserve hydrologique.
Il serait plus que temps de créer les infrastructures nécessaires pour améliorer les capacités de réception du site :
• aménagement de toilettes,
• aménagement de parking,
• création d'espace de jeu,
• création d'un service de restauration,
• installation de cabines de déshabillage,
• aménagement d'une rampe d'accès pour handicapés,
ce qui constitue le minimum pour valoriser un site touristique de cette importance.
Bassin Bleu est en train de disparaître sous les sédiments, lentement mais sûrement, nos forêts se transforment en planches et en charbon de bois, nos plages sont de plus en plus polluées par des déchets en plastique et la terre qui descend de nos mornes, personne se s'occupe de la grotte Marie-Jeanne, les ruines des forts Magny et Picolet sont squatterisées, etc...
Que nous restera-t-il donc à vendre à ces touristes dont nous avons tant besoin ?
Source: Le Nouvelliste