Quel spectacle a offert la République le mardi 31 juillet 2007! Un Parlement qui sanctionne un ministre parce que celui-ci n a pas distribué le budget du carnaval selon leurs vues, leurs intérêts de chapelle. Ecouter, cela ne fait pas sérieux. L'interpellation doit reposer sur un motif sérieux: manquement à l'éthique, forfaiture... Auparavant l'on déplorait l'absentéisme des députés, au point que leur bilan législatif depuis leur entrée en fonction est maigre. Pour la séance, le quorum a été atteint, en effet tous les députés ont répondu présent. Longtemps à l'avance, ils avaient menacé de sanctionner le ministre de la Culture. Ce qui était inconvenant et disgracieux.

De plus chaque député se plaint de ce que sa commune n'ait pas pu organiser le carnaval, faute de décentralisation. Là encore, soyons sérieux : le gouvernement applique sa politique en matière touristique et récréative. En prenant la décision de carnavaler à Port-au-Prince et Jacmel, cela engage tout le gouvernement. Par conséquent il n'appartient pas au Parlement de dissocier le ministre de la Culture (qui redonnait vie à la Culture haïtienne avec de faibles moyens) de l'ensemble du gouvernement sur ce volet de la politique culturelle. En toute logique, l'interpellation aurait dû viser le cabinet en entier. De la façon dont le Parlement a personnalisé le débat, l'impression est que la tête du ministre devenait leur cible favorite. Le reste important peu.

Mes yeux courent sur les manchettes des journaux : «Le ministre renvoyé du gouvernement», «Le ministre éjecté du gouvernement». Ce qui frise le sensationnalisme. Alors je convie mes confrères de la Presse au ressaisissement. Des titres comme : «Le ministre censuré par le Parlement», «Vote de défiance contre le ministre» eussent traduit plus de sérénité. Par ailleurs, il est déconseillé de tomber dans une phobie anti-gouvernementale. Comme quoi le gouvernement est à diaboliser en tout. L'impression demeurante : même quand les formes n'ont pas été mises et que la motivation de l'interpellation soit intéressée, il est bon de ruer dans les brancards. Du moment que c'est pour embarrasser le gouvernement. La Presse n'a pas à tomber dans ce petit jeu de massacre. Elle a son image à préserver et l'intérêt général à protéger.

L'histoire parlementaire haïtienne résonne encore de la mémorable séance, le 4 juin 1897, d'interpellation du ministre Anténor Firmin par la Chambre des députés. Relisez cette page d'histoire, se sentant blasé, offensé, Firmin se retira, ne badinant pas avec l'honneur et la dignité attachés à sa personne. Le Parlement lui reprochait l'allocation de frais à des membres du cabinet ministériel ; «une question de mince importance administrative», souligne Dantès Bellegarde in «Histoire du Peuple Haïtien». La clarté de son exposé lui rallia la sympathie de l'opinion ; malgré tout il choisit de se retirer. La tête haute, l'âme fière. N'admettant pas la cavalerie, la désinvolture de l'Assemblée.

En ce temps-là, le Cabinet ministériel en entier faisait le déplacement à la Chambre, solidarité oblige. Le 4 juin 1897, Solon Ménos était d'estoc et de taille aux côtés de Firmin sur le banc du gouvernement. Je suis surpris de constater avec quelle imprévoyance le ministre de la Culture a été renvoyé à l'abattoir. Pas de campagne préalable d'explications. Aucune démarche de lobbying. L'architecte Daniel Elie était isolé, délaissé, abandonné. Ou ses collègues ne sont pas imbus des devoirs de leurs charges, ou chaque ministre choisit de faire cavalier seul. Auquel cas, ils se trompent lourdement, le cabinet forme un tout. Une interpellation relative à l'exécution d'un seul point de l'action gouvernementale concerne tout le cabinet. N'est-ce pas que les députés annoncent vouloir poursuivre leur vendetta. A bien analyser l'état d'esprit anti-gouvernemental, absolument injustifié, affiché par les députés, l'institutionnalisation n'est-elle pas compromise. Les agissements de ces étonnants et irresponsables députés risquent de faire capoter le fragile équilibre national.

Je le répète : un ministre est censuré pour un motif sérieux. Le ministre ne peut être doté de toutes les qualités, il peut être bon technicien, pas forcément excellent orateur. L'éloquence n'étant pas l'aune à laquelle il faut juger son action. Plutôt les dividendes, les retombées de la fête traditionnelle dont la tenue a été des mois après le prétexte à l'interpellation. Comme le reconnaît Liliane Pierre-Paul après diffusion le 1er août d'un extrait de l'intervention du ministre, Daniel Elie était déterminé à défendre son bilan. Sa plaidoirie est tombée dans de sourdes oreilles. En plus, j'ai apprécié la prise de position, en fin de journée du 1er août, du sénateur Rudolph Boulos appelant les députés au sens des responsabilités. Comme pour dire d'éviter l'aventure avec leur vote émotif et intempestif. La déplorable séance du mardi 31 juillet 2007 est à oublier, à effacer de l'esprit quand on est Haïtien responsable et soucieux de l'avancement de sa patrie.
Source: Le Nouvelliste ...A M E N!...