45 millions de femmes avortent chaque année à travers le monde, selon l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). 19 millions de ces cas d'avortements sont à risque, dont 40 % dans de mauvaises conditions. Les femmes âgées entre quinze et vingt-quatre ans sont les principales victimes.
Au centre-ville, Bernard , vingt ans, vêtu d'une blouse verte, à l'effigie d'un hôpital de New York salie par la poussière, conduit des jeunes femmes dans un couloir pour un test de grossesse en cinq minutes, une cure pour une maladie vénérienne ou un avortement.
« Ici, c'est ce qu'on fait en majorité. Mais les femmes ne le demandent pas explicitement, elles te réclament un gynécologue et toi tu les emmènes. Le médecin se charge du reste », explique-t-il. Installé dans une maison de quatre pièces climatisées, où une armoire croule sous le poids d'ouvrages de médecine et de journaux poussiéreux, un médecin, à 1 500, 2000, 5000 et 10 000 gourdes, avortent des jeunes femmes.

« J'utilise plusieurs méthodes, surtout l'aspiration : avec un petit appareil, appelé aspirateur, j'évacue le foetus, ce n'est pas douloureux et ça ne présente aucun risque, c'est une méthode moderne utilisée en France et aux Etats-Unis, deux pays où l'avortement est légalisé », explique rapidement un médecin visiblement pressé. En effet, dans la pièce voisine attendent plusieurs femmes qui se jaugent les unes les autres et qui regardent avec inquiétude vers la porte d'entrée, craignant sans doute de voir surgir une connaissance. Dans le contexte socioreligieux haïtien, l'avortement est perçu comme une faute, ce qui peut créer une certaine culpabilité chez les femmes qui y ont recours.

Betty, vingt-trois ans, est étudiante. Comme beaucoup d'autres, elle est passée dans l'une de ces pièces. Elle raconte : « J'étais en première année alors, à peine rentrée à Port-auPrince, je ne connaissais pas ces couloirs, c'est ma cousine qui m'a conduite chez le médecin, c'est elle qui a aussi payé les deux-millecinq-cent gourdes. C'est une expérience marquante, bien qu'aujourd'hui je la regarde avec un peu plus de recul. Ce qui m'a frappé, c'est la mécanique ou encore la technicité de la question. Le billard, les chalumeaux, les seringues, tous ces appareils m'ont effrayée. Il faut dire que j'ai peur de la douleur. »

Plus loin, elle poursuit : « L'opinion d'autrui me préoccupait pas. Franchement ! Avec quoi j'allais éduquer un enfant si je n'étais même pas fichue de me payer un avortement à deux-mille-cinq-cent gourdes. J'étais plutôt inquiète pour mon corps, car des semaines après l'interruption de grossesse, j'avais toujours des malaises, et mes règles n'arrivaient pas. C'était ça mon problème », dit-elle d'un ton agacé.
Quand les autres combines échouent…
Le recours aux médecins n'est pas en général le premier réflexe des femmes qui veulent interrompre une grossesse, selon une spécialiste en santé reproductive. Certaines femmes dont les ressources financières sont limitées recourent d'abord aux remèdes-feuilles. Au marché de Poste-Marchand, le visage caché par un grand chapeau, une marchande donne la recette, tournant la tête à droite et à gauche comme si elle craignait qu'une tierce personne l'entende.
« Kòs, chapo kare, boul di mas, kanpèch, kamomin, koray, twa nèg, tu fais une infusion avec toutes ces feuilles que tu bois à jeun. Tant que les règles n'apparaissent pas, il faut continuer de la prendre ».
À côté des remèdes-feuilles, il existe un comprimé qui fait des miracles. « À jeun, et très tôt le matin, la fille boit deux comprimés avec de la bière, puis introduit un autre dans son vagin et le tour est joué. Certains disent que la recette fonctionne aussi avec du jus d'ananas. Moi, c'est avec de la bière que j'utilise pour ma petite amie », explique Séby, vingt-sept ans, visiblement fier du secret.
Vendu à 75 ou à 100 gourdes dans les pharmacies de l'ère métropolitaine, destiné à l'origine, selon la notice, au traitement et à la prévention des maladies de l'estomac, le comprimé peut, à rebours, provoquer des contractions utérines qui débouchent sur une fausse couche.

« Ce médicament est aussi utilisé pour activer des grossesses à terme : si une femme est en retard sur sa date d'accouchement, on utilise ce médicament surtout par voie vaginale et à des doses bien précises pour faciliter le déclenchement du processus », précise Nicole Magloire, médecin, gynécologue. La gynécologue souligne aussi que l'utilisation de ce médicament sans suivi médical peut causer des dégâts. « Ici, le médicament est parfois utilisé à des doses autres que la posologie recommandée. On n'utilise pas la même dose pour provoquer un avortement dix semaines après la conception que lors d'un accouchement, car l'utérus n'est pas prêt à recevoir le médicament de la même façon. Sans suivi médical, il peut avoir des rétentions placentaires qui entraînent hémorragies ou des infections graves, et même des dangers de rupture utérine. Le Brésil, pour éviter ces complications, a mis au point un protocole avec cette pilule, mais sous surveillance médicale », explique Nicole Magloire.

En effet, selon une interne à l'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti, des femmes souffrant d'hémorragie ou d'infections graves suite à des avortements pratiqués dans de mauvaises conditions y viennent régulièrement. Dans certains cas, des médecins de l'HUEH, en raison de motifs moraux, les négligent et alors elles recourent aux services d'un médecin privé qui leur exigent une somme aussi élevée que le coût de l'avortement.
L'avortement … dans certains cas
Dans un atelier organisé les 12 et 13 septembre dernier sur l'égalité entre les sexes en matière de justice et où il a été question d'avortement, Myriam Merlet, responsable au ministère à la Condition féminine et aux Droits des femmes, avait annoncé un avant-projet de loi sur lequel travaillerait son ministère, laquelle législation dépénaliserait l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dans le cas de viol, d'inceste et de danger pour la vie de la mère.
Selon Nicole Magloire, si la dépénalisation totale de l'avortement soulève des passions au sein de la population, dans le cas de viol et d'inceste, on peut trouver un consensus positif sur la pratique.
« Si une petite fille de quatorze ans tombe enceinte suite à un inceste comme on l'a vu récemment, il y a un problème. Ce dernier ne peut être résolu par des tabous, des préjugés ou des considérations religieuses. Dans une pareille situation, il doit exister une marge de manoeuvre, car si on n'aide pas cette fillette, il s'agira là d'un cas de non assistance à personne en danger. »
Signalons qu'en 1999 des organisations de femmes étaient en pourparlers avec la 46e législature sur un projet de dépénalisation partielle de l'avortement. Mais l'initiative a avorté avec la dissolution du Parlement.
Source: Le Matin **********
Le syndrome post-avortement
Ce phénomène qui se traduit, souvent bien des années après, chez des femmes ayant subi un avortement, par un état dépressif et un effondrement des défenses immunitaires, a été mis en évidence à partir de constatations de pédiatres ou de pédopsychiatres, dont le docteur Marie Peeters (pédiatre, attachée de consultation à l'hôpital Necker). Elle précise que, avant même les manifestations spécifiques de ce syndrome, les praticiens peuvent déceler qu'une femme souffre d'un avortement à différents signes : elle a "quelque chose dans les yeux de l'expression d'un enfant qui crie au secours"; il s'agit d'une femme qui n'écoute pas et avec laquelle un dialogue est difficile parce qu'elle n'est pas en paix.

Le docteur Mango, psychiatre à New York et spécialiste du syndrome post-avortement, déclare : "Je n'ai jamais rencontré une femme sans désordres psychologiques après un avortement, même si elle n'a pas établi de lien entre la perte de son enfant et ses troubles". Le syndrome peut se manifester plus ou moins longtemps après l'avortement, parfois dès le lendemain, mais aussi 5 ans voire plus de 10 ans après l'avortement. Il peut être déclenché par un événement marquant comme un deuil ou une nouvelle grossesse. C'est un sentiment de perte ou de vide qui s'installe, mais qui peut être extériorisé sous différentes formes. En effet, ces sentiments sont le plus souvent refoulés et réprimés, la femme n'osant se plaindre ou s'avouer qu'elle souffre, et ils réapparaissent sous d'autres formes, telles que la culpabilité et le manque d'estime de soi. Cela se détériore parfois en dépressions, désirs de suicides, relations affectives perturbées, cauchemars, colères, incapacité à exprimer ses émotions, dysfonctionnement sexuel, etc.

Surtout, l'avortement a de graves répercussions sur la relation mère-enfant, que la mère soit perdue face à un enfant dont elle ne sait pas comment s'occuper, ou qu'elle en fasse un enfant de substitution auquel elle s'accroche et qui n'a pas la liberté d'explorer le monde qui l'entoure. Cette attitude est manifeste chez les femmes dont l'enfant naît après un ou plusieurs avortements : la femme revit en même temps la grossesse précédente et l'avortement qui y a mis un terme.
L'enfant qui naît est donc particulièrement précieux ; on attend de lui qu'il soit docile et sage, ce qu'il sera, sans doute, jusqu'à l'adolescence où apparaît l'opposition, voire la révolte, contre une attitude trop possessive des parents. C'est là que les symptômes du syndrome du survivant risques de devenir très visibles.