Par Michel Odile
Président de la République française depuis le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy affiche sa volonté de rupture. Son parcours présente de frappantes similitudes avec celui de Valéry Giscard d'Estaing, il y a 33 ans...
Englués dans les inquiétudes de l'heure, portons nos regards sur l'Histoire proche et considérons ce qu'était la politique française il y a 33 ans, après une autre élection de rupture (on disait alors «changement»).
Rappelons-nous :
- 19 mai 1974 : Valéry Giscard d'Estaing (48 ans) est élu président ; il succède à Georges Pompidou, mort après une maladie qui l'avait handicapé pendant plusieurs mois.
- 6 mai 2007 : Nicolas Sarkozy (51 ans) est élu président ; il succède à Jacques Chirac, qui avait perdu tous ses ressorts après le référendum sur la Constitution européenne, deux ans plus tôt.
Courses parallèles
Le pouvoir finissant de Pompidou (1974) comme de Chirac (2007) donne à l'opposition socialiste une fausse confiance dans le désir d'alternance de l'électorat. La victoire lui apparaît à portée de main.
Mais le désir d'alternance est habilement capté par un demi-opposant interne à la majorité :
- 1974 : Giscard, chef du petit parti de centre droit des Républicains indépendants, qui a eu le front de contester le général de Gaulle lors d'un référendum en 1969,
- 2007 : Sarkozy, qui a trahi son père spirituel Jacques Chirac en 1995 au profit d'Édouard Balladur.
L'un et l'autre mettent en avant leur réusite ministérielle sans avoir eu à endosser la charge usante d'un Premier ministre. Ils mènent une campagne dynamique en jouant sur le changement dans la continuité et en usant de leur brio personnel et de leur relative jeunesse.
En 1974 comme en 2007, l'électorat manifeste par ailleurs des doutes croissants sur l'aptitude personnelle du candidat de gauche à devenir président : Mitterrand à cause de l'économie ; Royal à cause de l'insuffisance de son parcours antérieur et de ses impairs, montés en épingle par la presse.
- 1974 : Giscard est servi par Chirac qui lâche à son profit le candidat gaulliste Jacques Chaban-Delmas,
- 2007 : tandis qu'à la fin de la campagne, Royal n'apparaît plus guère en mesure de vaincre Sarkozy, le directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, dans un éditorial à sensation du 19 avril 2007, adjure son lectorat de gauche de bien voter pour elle et surtout pas pour Bayrou, le challenger centriste, pourtant mieux à même de rassembler les anti-sarkozistes au second tour.
Au soir du premier tour, Giscard comme Sarkozy mènent le bal avec l'un et l'autre 31 à 32% des voix. Le second tour est gagné plus facilement par Sarkozy (53%) que par Giscard (50,8%).
Giscard, qui a eu besoin de Chirac, devra le payer en lui offrant le poste de Premier ministre. Sarkozy, quant à lui, a bénéficié d'une majorité globale à droite (en comptant moitié-moitié l'électorat de Bayrou) sans avoir eu besoin de négocier avec qui que ce soit. Aussi a-t-il gardé la liberté de choisir un Premier ministre à sa botte.
Changement et rupture
Pour le reste, le tableau d'après élection présente de nombreux points communs. Plutôt jeunes selon les critères français, Giscard et Sarkozy multiplient dès leur entrée en fonction les gestes pour signifier le «changement» (Giscard) ou la «rupture» (Sarkozy). «J'entends encore l'immense rumeur du peuple français qui nous a demandé le changement. Nous ferons ce changement avec lui, pour lui, tel qu'il est, dans son nombre et sa diversité,» déclare Giscard (mais aurait aussi pu dire Sarkozy).

- Le style fait l'homme : Le premier, d'emblée, troque la jaquette contre le veston, remonte à pied les Champs-Élysées, ralentit le tempo de la Marseillaise et arbore à côté des trois couleurs un fanion à sa marque personnelle. La revue du 14 juillet est transférée place de la Bastille. Et «tout au long du septennat, il sèmera ainsi les gestes, tantôt significatifs, tantôt futiles», se souvient l'historien René Rémond (*). Il accueille en personne le peuple dans le palais de l'Élysée, invite les éboueurs du quartier à déjeuner, s'invite une fois par mois dans des foyers modestes... Il roule aussi en voiture de sport, va au théâtre ou à l'Opéra en famille etc.

Le second, le soir de son élection, pendant que ses partisans l'attendent à la Concorde, fait la fête au Fouquet's, un restaurant des Champs-Élysées, aussi chic que ringard, avec une poignée d'amis du showbiz et des affaires : riches héritiers, vedettes people et chanteurs des années 60. Ensuite, escapade sur le yacht d'un milliardaire.
Jusqu'aux grèves de novembre 2007, le président n'a de cesse de monter en première ligne. Pas une journée sans intervention télévisée : un lycéen injurié, des marins-pêcheurs en colère, des pompiers dans la peine,... tout lui est prétexte à se montrer. Soucieux de garder la vedette, lui-même interdit à son Premier ministre de se rendre par exemple à la rencontre de grévistes.
Tant pour Giscard que pour Sarkozy, l'omniprésence médiatique présente un aspect positif dans la conquête du pouvoir (forte impression sur le peuple) mais aussi un risque à long terme quand, désarçonné par les premières difficultés, le Président irrite par son narcissisme et ne trouve plus à se protéger derrière la fonction.
- Ouverture et débauchage : D'emblée, en 1974, Giscard fait le choix de l'ouverture au centre-gauche en accueillant dans son gouvernement les journalistes Jean-Jacques Servan-Schreiber et Françoise Giroud, celle-ci ayant appelé à voter François Mitterrand. Sarkozy séduit quant à lui d'anciens adversaires de gauche comme Bernard Kouchner, Jean-Marie Bockel, Martin Hirsch ou encore Éric Besson.
Giscard fait sensation en offrant pour la première fois un ministère à part entière (la Santé) à une femme, jusque-là inconnue du grand public : Simone Veil. Quant à Sarkozy, il accueille à la Justice Rachida Dati, précédemment simple conseillère, ce qui a l'heur d'irriter beaucoup de magistrats. Entrent aussi au gouvernement des techniciens discrets : en 1974, Jean-Pierre Fourcade aux Finances, en 2007, Christine Lagarde à l'Économie et l'ineffable Bernard Laporte, ex-entraîneur du XV de France...
- Premières réformes : 1974 : Giscard innove d'emblée avec des ministères inédits : Réformes, Condition féminine.
Ses réformes s'enchaînent au pas de charge. Elles ne se réduisent pas à des promesses en l'air («je veux...», «je souhaite...») mais se concrétisent dès les premiers mois par des votes qui vont remodeler en profondeur la société française.
De mai à octobre 1974, sont ainsi votés :
- la suspension de l'entrée de travailleurs étrangers (dans le vain espoir de combattre le chômage),
- la majorité civile à 18 ans au lieu de 21,
- la fin du monopole public de la radio et de la télévision,
- l'indemnisation des chômeurs licenciés économiques sur la base de 90% de leur dernier salaire pendant un an (!),
- la possibilité pour 60 députés ou 60 sénateurs de saisir le Conseil constitutionnel (cette révision de la Constitution va se révéler à l'usage d'une grande importance),
- le remboursement de la contraception par la Sécurité sociale,
- la légalisation de l'avortement.
À cela s'ajoute une tentative de relance de l'économie par la dépense publique.
À noter aussi les années suivantes l'introduction du divorce par consentement mutuel, l'instauration du collège unique dans le but de favoriser un égal accès de tous les enfants à l'enseignement, la généralisation de la mixité dans les écoles, l'abolition de la censure, l'extension de la Sécurité sociale aux non-salariés (une mesure capitale pour les commerçants et les artisans), l'élection du maire de Paris au suffrage universel,...
Comme on le constate, ces réformes sont plutôt de celles que l'on attendrait d'un président de gauche. Elles ne vont pas tarder à attirer les critiques des députés néo-gaullistes. Le Premier ministre Jacques Chirac, laissé sur la touche, va lui-même entrer en rébellion et démissionner avec éclat en août 1976. Son successeur, Raymond Barre, professeur d'économie inconnu du grand public, va remettre les pendules à l'heure avec une politique de rigueur très ferme qui portera ses fruits.
Las, lâché par l'électorat conservateur, attaqué sur son flanc droit par ses ex-alliés gaullistes, haï par les victimes de la politique de rigueur et tous ceux que son style exaspère, Giscard échouera en 1981 à se faire réélire.
2007 : Sarkozy met autant d'énergie que son lointain prédécesseur à faire bouger les lignes.
- il annonce que chaque année, le 22 octobre, les enseignants liront la dernière lettre de Guy Môquet,
- il négocie le «traité modificatif» européen, qui reprend l'essentiel du traité constitutionnel rejeté par les Français le 29 mai 2005,
- il fait voter le «paquet fiscal» (défiscalisation des droits de succession, intérêts d'emprunts et heures supplémentaires), soit 15 milliards d'euros par an qui s'ajoutent à la dette publique,
- il réglemente les grèves dans les services publics (mais renonce à imposer un service minimum),
- il accorde aux Universités l'autonomie financière (mais renonce à la sélection à l'entrée à l'université),
- il fait voter une nouvelle loi sur la récidive des délinquants,
- il impose aux bénéficiaires des régimes spéciaux de retraites (cheminots,...) la même durée de cotisation que les autres salariés, sans préjuger des compensations financières qui leur seront accordées entreprise par entreprise,
- la carte judiciaire est rationalisée avec la suppression de 40% des tribunaux d'instance dans les zones rurales atteintes par la désertification,...
En novembre 2007, Sarkozy fait voter une nouvelle loi sur l'immigration. Elle inclut un amendement controversé sur les tests ADN (réservés aux femmes et finalement destinés, d'après le gouvernement, à accélérer les procédures de regroupement familial pour les familles originaires de pays sans état-civil).
La loi crée surtout de nouvelles filières d'immigration. Il s'agit, au nom de l'«immigration choisie», de faire venir en France des travailleurs qualifiés (garçons de restaurant, saisonniers, médecins, infirmières,...). Dans le même temps, notons-le, chacun déplore que les entreprises ne fassent pas plus d'efforts pour former et intégrer au monde du travail les enfants issus de la précédente vague d'immigration, à Villiers-le-Bel et ailleurs.
À ces mesures s'ajoutent les déclarations d'intentions, notamment lors du «Grenelle de l'environnement» (octobre 2007).
Et maintenant ?...
La comparaison ci-dessus est corroborée par le fait que, contrairement à Chirac, Sarkozy apprécie Giscard et, depuis 2002 ou 2003, allait le voir tous les six mois à domicile pour glaner auprès de lui quelques bonnes idées.
L'analogie de leurs parcours ne lui avait pas échappé ! Cette analogie se vérifiera-t-elle dans les mois et les années à venir ?...
Le passage par la rigueur est inéluctable. On attend une très probable augmentation de la TVA et de la CSG à l'été prochain pour combler les déficits publics, redresser les comptes sociaux et donner des gages à l'Union européenne, dont la France assumera la présidence à partir de juillet 2008.
Comme Giscard, Sarkozy n'a pas à craindre d'échéance électorale majeure avant plusieurs années... Quant à savoir si sa présidence se terminera comme celle de Giscard, cela dépendra notamment du candidat que l'opposition sera capable de mettre en face de lui.