par Dr Erold JOSEPH
Dieu et Satan jouent régulièrement aux échecs: nous sommes les pièces de leur échiquier.

Les hommes de pouvoir se sont souvent intéressés au jeu d'échecs. Selon l'opinion la plus répandue parmi les chercheurs, cette discipline aurait pris naissance dans le milieu politique. On rapporte en effet qu'en Inde, au Ve ou au VIe siècle après Jésus-Christ, un brahmane nommé Sissa aurait inventé ce jeu pour occuper les journées mornes et vides de son prince très riche. Ce dernier en fut si passionné qu'il passait des journées entières devant l'échiquier. Pour remercier Sissa, il lui demande quelle récompense lui ferait plaisir. Le sage lui répond qu'il voudrait le nombre de grains de blé nécessaires pour remplir l'échiquier de la façon suivante: 1 grain sur la première case ,2 sur la seconde, 4 sur la troisième, 8 sur la quatrième et ainsi de suite en doublant le nombre à chaque case subséquente, et ce, jusqu'à la 64e . Le prince trouve cette demande bien modeste pour un service aussi immense. Pourtant, après consultation de ses conseillers, il se rend compte que le nombre de grains demandés est astronomique et irréalisable. Il correspond à 2^64 -1 (2 à la puissance 64 , c'est-à-dire 2x2x2x2...64 fois), soit exactement 18 446 744 073 709 551 615.

Tous les greniers de son royaume ne suffiraient point à satisfaire une telle demande. Le brahmane voulait ainsi donner à son prince deux leçons . La première est qu'il faut toujours bien réfléchir avant d'agir ou de promettre; donc il faut prévoir les conséquences de ses actes. La seconde, c'est qu'un roi n'est rien sans ses soldats et sans son peuple. En effet, dans une partie d'échecs, seule une bonne coordination de l'activité des différentes pièces peut protéger le roi du mat ou permettre de mater le roi adverse. De grands hommes politiques dans l'histoire ont joué ou se sont intéressés au "jeu des rois" ou "roi des jeux".. Citons: l'empereur Charlemagne, Francis Bacon, Louis XIV, Napoléon Bonaparte, Nicolas Machiavel, Robespierre, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Thomas Hobbes, John Stuart Mill, Lénine, Fidel Castro, Che Guevara. Aujourd'hui, l'ex-champion du monde Garri Kasparov semble avoir délaissé l'échiquier classique pour l'échiquier politique. Chez nous, le romancier et politique Jacques Stephen Alexis était un fervent de cette discipline.

Le président René Préval joue-t-il aux échecs? Si oui, est-il un bon joueur?. Toutefois, dans sa vie politique, il semble en appliquer naturellement les principes tout comme Monsieur Jourdain faisait de la prose depuis son plus jeune âge sans le savoir.

Le 12 avril 2008, suite aux émeutes de la faim survenues quelques jours plus tôt, le gouvernement du Premier ministre Jacques Edouard Alexis est renvoyé dans le cadre d'un bras de fer entre la présidence et le Parlement. Par la suite, deux autres proches désignés par M.Préval ont été refusés. Il s'agit de l'agronome Ericq Pierre, puis de Robert Manuel, actuel conseiller du premier mandataire de la nation. Selon certains analystes , la non-ratification de ces deux hommes était prévisible. Dans le cas d'Eric Pierre, le président n'aurait pas pris toutes les mesures nécessaires à sa ratification. En particulier, il n'avait pas négocié avec le groupe de députés le plus influent actuellement, en l'ocurrence la Concertation des Parlementaires Progressistes ou CPP . Ce préalable s'imposait d'autant plus que M. Pierre avait déjà été rejeté par les parlementaires pour un problème de dossier similaire lors de sa désignation en 1997 au cours du premier mandat de Préval. Quant à Robert Manuel, ayant dû prendre l'exil pour raison de sécurité sous la présidence de René Préval , il a cumulé depuis son retour au pays natal moins de deux années consécutives de résidence dans le pays. La Constitution en exige au minimum cinq. Ces deux personnalités, auraient été sacrifiées avec ou sans leur consentement préalable.

Dans le langage échiquéen, " faire un sacrifice" consiste à livrer à l'adversaire une ou plusieurs pièces importantes dans le but de gagner rapidement , c'est-à-dire d'arriver à le mater. Ce sacrifice peut être accepté ou non. Le joueur qui réalise le sacrifice doit calculer avec précision toutes les variantes résultant soit de l'acceptation, soit du refus , car il arrive parfois qu'une réponse adverse non prévue fasse échouer l'entreprise. Alors le sacrificateur perd à moyen ou long terme, suite au manque de matériel. En fait, un "bon sacrifice" est celui qui entraîne obligatoirement le gain de la partie quelle que soit la réponse de l'adversaire. Dans le cas contraire, l'on dit que le sacrifice est mauvais et qu'il est réfuté.

Ericq Pierre et Robert Manuel ont-ils été sacrifiés par René Préval dans la partie qui l'oppose au Parlement haïtien doté constitutionnellement de plus de pouvoir que l'Exécutif ? Si oui, dans quel but ? Est-ce dans celui d'affaiblir le Corps législatif qui, en éliminant au départ, coup sur coup, dans un contexte de grave crise, deux Premiers ministres désignés, projette à tort ou à raison l'image d'une institution bloquante et vénale ? Ce double sacrifice visait-il au départ l'accession de Mme Michèle Pierre-Louis au poste de Premier ministre? Le Parlement pourra-t-il, pour la troisième fois consécutive, éliminer de la course une personnalité "natif-natal" connue pour son sérieux et ses nombreuses réalisations dans le domaine éducatif et culturel , particulièrement dans le « pays en dehors » ? En d'autres termes, le sacrifice présumé du président René Préval est-il bon ?
Bon pour lui ? Bon pour Haïti ?......... ....
Source: Le Nouvelliste