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news LA CHRONIQUE DE JERRY TARDIEU / L'exigence de convaincre

Par Jerry Tardieu
Dès mon arrivée à l'aéroport international JFK de New York, je me rue vers le premier café WIFI à portée de laptop. En transit de Paris vers Port-auPrince, j'ai encore trois heures à patienter avant mon prochain vol. Faute de mieux, je m'installe dans une pizzeria bruyante d'un « food court » très animé jouxtant la porte 12 du terminal Est. Pas nécessairement le meilleur endroit pour lire ses courriels, dans le bruit des conversations étrangères, la lumière des néons et l'odeur chaude des pizzas. Tant pis. Le temps pour moi de commander mon « american coffee » coupé de « skim milk », j'étais connecté au Net !
Une agréable surprise m'attend. Je suis inondé de courriels en réaction à mon dernier article intitulé « Haïti a besoin de révolution » paru dans l'édition du 3 août du Matin. C'est vrai que le titre était provocateur. Pour autant, je ne m'attendais pas à des réactions aussi nombreuses de personnes d'horizons si différents. Des profs, des intellos, des avocats, des notaires, des étudiants… et même un artistepeintre de Jacmel. Chacun a son opinion. Chacun veut mettre son grain de sel. Moi qui voulais susciter un véritable débat, je suis servi…
« Ils me reprochent de parler seulement du bout des lèvres des valeurs de la droite républicaine... »
A priori, tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une rupture intégrale avec les moeurs dominantes d'aujourd'hui. Toutefois, les réactions croisées sont amusantes, preuve qu'il existe toujours dans notre milieu une lecture dogmatique des choses. En gros, mes amis de gauche déplorent qu'il y ait peu d'économisme dans mon argumentaire, que je n'insiste pas, parmi les changements que je propose, sur l'élimination des clivages sociaux dans la vie réelle : école républicaine, mobilité sociale… Lionel Trouillot par exemple me rappelle gentiment que la croissance ne peut réduire les écarts sociaux.
En même temps, mes amis de droite regrettent précisément que je n'insiste pas assez sur l'importance de la croissance pour faire face au chômage, faisant valoir que la croissance économique, si elle n'entraîne pas systématiquement la justice sociale, lui est nécessaire. Ils me reprochent de parler seulement du bout des lèvres des valeurs de la droite républicaine que sont l'ordre, la justice et la responsabilité. Un point de croissance du PIB en plus, m'écrit un ami banquier, signifie chaque année à la fois un pouvoir d'achat en plus par ménages, des milliers d'emplois supplémentaires, la construction de logements sociaux…
Chacun voit midi à sa porte. C'est de bonne guerre… et c'est tant mieux car l'important pour moi en écrivant cette chronique, c'est de provoquer des réactions et engager un débat sur la nécessité de rupture avec certaines pratiques, habitudes et moeurs. Toutes mes chroniques tourneront autour de certaines réalités nationales que je trouve absurdes et archaïques.
Pour autant, je ne serai pas de ces chroniqueurs qui broient constamment du noir et ne trouvent de ferveur et d'allégresse que dans les dénonciations. En dénigrant pour dénoncer seulement, on nourrit la haine de soi, qui est toujours le commencement de la haine de l'autre. Or on ne bâtit rien sur la haine des autres ni sur la haine de soi. Si je parle de la nécessité de révolutionner les comportements, les habitudes et les pratiques, c'est justement dans le noble objectif de participer d'une réflexion nationale concourant à changer les choses dans un sens positif, à convaincre et rendre cohérent ce qui ne l'est pas, à ordonner, donner du sens, suggérer, « changer les mentalités»...
La révolution que j'appelle de mes voeux dans chacune de mes chroniques doit être comprise dans sa signification de rupture intégrale et non pas dans sa dimension violente comme le serait le renversement d'un régime politique par un mouvement populaire, sans respect des formes légales et entraînant une transformation profonde des institutions et de la société.
Le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) fait une différence entre la révolution violente et la révolution sans idée de violence qu'elle définit comme une évolution si forte des courants de pensée dans une société qu'elle entraîne un bouleversement, une transformation profonde de l'ordre social, moral et économique. C'est cette révolution là qu'il nous faut…
La rédaction de cette chronique est aussi pour moi l'occasion d'honorer une dette envers Claude Moïse, éditorialiste en chef du quotidien Le Matin, auquel j'avais promis depuis si longtemps d'ajouter ma plume à celle des forgerons du journal. Quand il s'agissait pour un groupe d'hommes et de femmes de faire revivre le quotidien de Clément Magloire, c'est sur mon insistance (presque indécente) qu'il a accepté en 2004, au prix de tant de sacrifices, d'inscrire Le Matin dans un véritable programme de vie où il contribue depuis lors à redynamiser le paysage médiatique haïtien, à faire de la communication autrement, dans un souci profondément pédagogique et respectueux de la disponibilité des ressources et des capacités du milieu. Il le fait avec une élégance morale, celle digne des grands patrons de presse conscients que les journalistes ne peuvent exprimer leur talent que dans la liberté d'écrire et de publier.
Sur le parvis du panthéon journalistique haïtien, il n'y a pas de bousculade. Le Matin, la patrie et le métier ne lui seront jamais assez reconnaissants…
Pourtant, j'ai longtemps hésité à prendre l'engagement d'écrire cette colonne hebdomadaire. À quoi bon écrire, me disais-je, une autre chronique plaidant pour une rupture avec les pratiques du passé qui ne répondent plus aux exigences du présent ? Après tout, au Matin, il y a tant d'éditorialistes émérites qui secouent les consciences au quotidien. À côté de cette pléthore d'étoiles que sont Claude Moïse, Lionel Trouillot, Sabine Manigat, Roody Edmé, Nancy Roc, Patrice Dumont, Kesner Pharel et consorts, le quotidien peut compter sur des journalistes de métier qui font aussi bouger des thèmes d'intérêt public dans leurs articles en rapportant ce qui se passe sur le terrain, en étant le porte-plume de ceux qui n'ont jamais la parole ni l'accès à l'écriture…
« Je sens surtout de plus en plus une profonde exigence de convaincre. Une exigence de convaincre qu'une autre Haïti est possible... »
En fait, il s'est passé un déclic ces dernières semaines. En observant à la loupe la société et le pays dans lequel nous vivons, à force d'écouter à la radio un méli-mélo de théoriciens prétentieux, d'intervenants arrogants - donneurs de leçons de surcroît -, en assistant au spectacle désolant que nous offre souvent le grand Corps et une grande partie de nos élites tant privées que publiques, j'éprouve souvent une grande lassitude, un sentiment de révolte et un besoin de m'exprimer, de partager, de comprendre. Je sens surtout de plus en plus une profonde exigence de convaincre. Une exigence de convaincre qu'une autre Haïti est possible au spectacle de ce gâchis qui accable notre pays depuis si longtemps et qui a réussi à refouler dans le silence d'innombrables compétences pleines de générosité.
Convaincre que notre pays peut encore avoir un destin d'exception ou la médiocrité n'a plus sa place. Convaincre qu'on peut, qu'on doit faire certaines choses de façon radicalement différentes. Convaincre que nous pouvons échapper au conformisme ambiant dont nous nous accommodons trop facilement.
C'est surtout au nom de cette exigence de convaincre que je me suis finalement décidé à répondre à cette invitation de Claude Moïse.
Naturellement, dans mes chroniques, je ferai aussi valoir les bonnes actions d'un gouvernement, les décisions judicieuses d'un Premier ministre, les mérites d'un maire, l'intégrité d'un haut fonctionnaire de l'état, la vision d'un entrepreneur, le courage d'un syndicaliste, la créativité d'un artiste, le génie d'un philosophe, le talent d'un romancier...
Jamais je ne m'érigerai en juge, encore moins à partir d'un piédestal moral ou je me serai hissé par arrogance. Je ne prétends donner de leçon de morale à personne. Je n'ai ni la science infuse ni même la prétention de savoir mieux qu'un autre. J'ai lu dans Port Soudan, le beau livre d'Olivier Rolin, cette phrase que j'aurai voulu coller au miroir qui me regarde quand je me rase les matins :
« Si c'est une faiblesse de ne pas croire en soi, c'en est une autre, et plus ridicule encore, que de n'en jamais douter ». D'ailleurs, pour être plus près de la vérité, je consulterai toujours des hommes et des femmes qui auront les compétences requises dans les domaines divers que j'aborderai.
Des avocats quand il s'agira de la constitution, des policiers quand il s'agira de questions de sécurité et de défense nationale, des économistes, hommes d'affaires, commerçants, banquiers, quand il faudra traiter d'économie, des recteurs et étudiants quand il s'agira d'éducation….
Je fais ici profession volontiers de mon ignorance. On peut se contraindre à de longues études, traverser le monde, monter des entreprises florissantes, intervenir comme conférencier sur des sujets sensibles et s'apercevoir un beau matin qu'on ne sait pas grandchose. Bien d'autres en savent plus que moi. Je ne me priverai donc pas de les consulter pour étoffer mes analyses. Car sur tous les sujets, je vais laisser courir ma plume au gré de mes émotions et de mes observations en sillonnant notre capitale, nos provinces et les villes étrangères qui accueillent notre diaspora.
« J'aborderai donc tous les sujets en évitant la langue de bois... »
Ah oui, j'oubliais. Puisque mes chroniques traiteront aussi de politique, je me suis vu conseillé par des « amis » de faire attention. À ma question sincère : « Mais pourquoi ? ». La réponse fuse : « Ou konn peyi d Ayiti ! ».
Je me refuse encore à cette lecture erronée de la chose haïtienne qui voudrait faire croire que parler politique serait aujourd'hui dangereux en Haïti. A-t-on oublié l'ère Duvalier ou on chuchotait pour parler des choses de la cité ? La liberté de la parole est notre plus grand acquis depuis 1986.
De Boniface Alexandre à René Préval, de Gérard Latortue à Jacques Édouard Alexis, les autorités publiques ont eu un respect scrupuleux du droit des journalistes à s'exprimer librement. Dans ce domaine, au moins, on peut faire la leçon à Putin. Et comme la vie politique serait triste et inopérante si la presse était silencieuse ! Si les chroniqueurs se réduisaient au mièvre exercice de la courtisanerie.
J'aborderai donc tous les sujets en évitant la langue de bois et en tenant mes lecteurs en haleine à la manière de ces jongleurs dans les cirques qui font tourner les assiettes au bout de plusieurs bâtons.
Au moment où je finis de taper ces lignes, j'en suis à mon deuxième american coffee, café « dlo chosèt » comme dirait Johanne. Je lève un moment la tête. Au-dessus de la buée des réacteurs d'avions traînant sur le tarmac et suant des bouffées de vapeur, je vois au loin le ciel de New York, la ville de Vanity Fair, du New Yorker, du Time Magazine, de Newsweek et, bien sûr, du New York Times et son éditorialiste de politique étrangère, Thomas Friedman.
Je revois ce dernier devant moi, dix ans plus tôt, dans son bureau à l'Université de Harvard où je poursuivais mes études, m'encourageant à l'écriture journalistique au vu de mon intérêt manifeste pour les questions de la mondialisation. C'était en 1999.
Au printemps. Thomas Friedman récipiendaire du Prix Pulitzer, offrait alors un cours sur la mondialisation en tandem avec le Dr Stanley Hoffman, Chairman du Harvard Center for European Studies. Ce moustachu traînant sa plume à travers le monde pour animer les colonnes éditoriales du NY Times m'a fait prendre conscience des vertus magiques de la presse écrite, notamment celle de « la page intérieure » consacrée aux éditos et chroniques.
Tu peux progresser rapidement dans le genre, me disait Friedman, et tu prendras un certain plaisir à écrire, chaque semaine un article et, au bout de quelques années, se nouera entre les lecteurs et toi une conversation, une relation intime et forte transformant l'exercice compliqué de l'écriture en moment agréable et unique.
Exigence de convaincre aidant, la proposition de Friedman me paraît aujourd'hui attrayante. Je tente ma chance.
New York, le 4 août 2008
Source: Le Matin
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TiCam
La vie n’est pas une crainte mais plutôt une espérance.
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