A- Quand l'attachement parents-bébé devient dramatique
Nous étions un petit groupe de professionnels de la santé à parler de malformations congénitales, peu après avoir observé un enfant macrocéphale. Précisons rapidement que la macrocéphale s'entend d'une augmentation pathologique du volume de la tête et que l'hydrocéphalie peut en être une des causes. Les commentaires allaient bon train quand une jeune médecin lançait : «Moi, si je mets au monde un bébé atteint de spina bifida, je n'hésiterai pas un instant à le tuer ! Puis, elle ajoutait : «Comment pourrai-je supporter la présence d'un tel enfant dans ma vie ?» les discussions qui s'ensuivirent n'ont pas manqué de montrer toute la complexité du problème en relation avec le bébé imaginaire évoluant dans le giron maternel et le bébé venu au monde aux termes de la grossesse.

Bien entendu, nous comprenons très bien la réaction de cette disciple d'Esculape bien au fait quant aux spina bifida, malformation de la colonne vertébrale ( le plus souvent dans la région lombo-sacrée) caractérisée par l'absence de soudure des deux moitiés d'un ou de plusieurs arcs vertébraux postérieurs. La fissure ainsi créée peut favoriser la hernie d'une portion des méninges et de la moelle, de pronostic sévère en cas de paralysie associée. Notons que dans une autre variété de spina bifida (spina bifida occulta), la malformation est isolée, sans tumeur sous-cutanée et décelable uniquement à la radiographie.
La question qui se pose alors est de savoir si une professionnelle de la santé a affiché une telle réaction rien qu'à l'idée d'être en situation, qu'en est-il des parents peu informés ou non informés des questions médicales. La question est de taille, comme vous allez vous en rendre compte.
Un immigré italien qui avait travaillé durement pour réussir dans son pays d'adoption, éprouva un choc sérieux à la naissance d'un fils mongolien. Il raconta qu'après avoir appris la «mauvaise» nouvelle, il s'était précipité chez lui, s'était regardé dans la glace sans cesser de crier : «Mais je ne suis pas un monstre !» Pour cet homme, commentent Berry Bazelton et Bertrand Cramer, «les traits du visage de l'enfant reflétaient obligatoirement sa propre image», et il lui fallait de l'aide pour s'assurer que son visage ne portait pas les déformations faciales - le«monstre» - de son enfant.»

Comme le montrent de nombreuses études, il y a pour tous les futurs parents trois bébés qui arrivent ensemble au moment de la naissance. L'enfant imaginaire de leurs rêves et de leurs fantasmes, et le foetus invisible mais réel, dont les rythmes particuliers et la personnalité se sont faits de plus en plus évidents au fil des mois, se confondent avec le véritable nouveau né que l'on peut voir, entendre et enfin tenir tout contre soi. Selon plusieurs spécialistes du monde médical et psychologique, l'attachement à un nouveau-né se construit sur les relations antérieures avec l'enfant imaginaire et avec le foetus qui, en se développant, a fait partie de l'univers des parents pendant la période gestationnelle.

Dans un chapitre traitant de la préhistoire du lien mère /enfant, un pédiatre et un psychiatre, co-auteurs de l'ouvrage «Les premiers liens», indiquent que chaque fois que l'on reçoit des parents en proie à des difficultés avec leur enfant, on entend une histoire où émergent des moments forts. C'est d'abord le récit du problème actuel, marqué de plaintes, d'inquiétudes, d'espoirs. Puis, ce sont les premières rencontres avec l'enfant : la naissance surtout, avec tout ce qu'elle comporte de surprises, parfois de déception, de chocs, de douleurs. Ajoutons à cette liste les difficultés de l'allaitement, les craintes face aux coliques ainsi que l'exaspération des réveils nocturnes. «Lorsque le récit de ces premières rencontres progresse bien, comme c'est le cas dans des consultations à visée psychothérapeutique, il s'engage dans le passé : en premier lieu, on entend les péripéties de la grossesse, l'étonnement des images de l'échographie, la prévision d'un garçon ou d'une fille.»

Si on remonte plus loin, bien en amont de la grossesse, on devine pourquoi les parents se sont choisis, ce qu'ils attendaient du mariage, en particulier ce qu'ils espéraient de ce statut auquel ils aspiraient : devenir parents. Si le récit se prolonge, il va déboucher sur une nouvelle dimension. «Alors qu'ils viennent à la consultation parce qu'ils sont devenus parents, le père et la mère vont insensiblement glisser dans leur rôle d'enfant. Ils vont évoquer leurs parents, leurs frères et soeurs, les souvenirs les plus chers comme ceux qui ont laissé des cicatrices. Cette résurgence du passé était latente, jusqu'à ce qu'elle fasse éruption à la faveur d'une rencontre difficile avec un bébé, et le récit qui en est fait porte la marque d'une autre relation parents/bébé : celle qui anima la petite enfance du père et de la mère, il y a longtemps, au sein de leurs familles d'origine.» C'est là un point important sur lequel nous reviendrons plus loin.

La littérature pédopsychiatrique a présenté, il y a quelque temps, le cas de James, un premier bébé très désiré, né avec une anomalie ophtalmique congénitale. Le mari de Mme Q. l'assista pendant le travail, et les deux furent ravis quand elle mit au monde un garçon sain et vigoureux. Mais la mère ne tarda pas à remarquer un voile sur la pupille gauche ; elle en fut tout de suite effrayée. Le pédiatre qui examina le bébé dans sa chambre la rassura vite : c'était probablement une cataracte congénitale, laquelle pourrait être enlevée plus tard au moyen d'une opération. Sur le moment, Mme Q. parut l'accepter, mais plus tard, à chaque consultation, elle demandant au médecin de redonner son opinion. Le diagnostic étant confirmé par un ophtalmologue, la mère de James était un peu éplorée chaque fois qu'elle parlait de cette «anomalie mineure».

Elle s'adressait ouvertement des reproches et s'interrogeait sur tout ce qu'elle avait fait au cours de sa grossesse : «Ai-je mangé quelque chose de mauvais ? Est-ce possible que j'aie une infection que personne n'a identifiée ? Est-ce une question de gènes, de ma part ou de la part de mon mari ? Cela a-t-il un certain rapport avec ma propre myopie ?» A chaque consultation, elle avait discuté de ce problème oculaire. Elle ne semblait manifester aucun intérêt face au progrès de son bébé sur les plans visuel, mental et moteur. A chaque visite, elle paraissait plus angoissée. A mesure que le bébé se développait, Mme Q. avait l'air de moins en moins fière de ses progrès. Ce qui l'inquiétait surtout, c'était de savoir si l'oeil gauche de James se remarquait. «Est-ce que les autres ne vont pas voir son anomalie ; est-ce qu'ils ne vont pas se moquer de lui plus tard ?»

Elle craignait que le bébé ne tombât lorsqu'il se hissait sur un meuble. Elle l'empêchait de manger de petits morceaux de nourriture avec les doigts de peur qu'il «ne s'étouffe». La nuit, elle n'arrivait pas à rester en dehors de sa chambre. Elle y retournait plusieurs fois chaque nuit pour vérifier sa respiration. Lorsqu'il passait en phase de sommeil léger et qu'il se retournait et murmurait comme le font d'ailleurs tous les bébés, environ toutes les quatre heures, il «fallait» qu'elle aille le voir. Elle ne pouvait suivre le conseil du médecin de le laisser apprendre à retrouver seul le sommeil. Elle disait qu'il fallait le bercer dans ses bras pour qu'il se rendorme, souvent en gémissant : «Pauvre bébé !» Bien plus, quand James bougeait dans son sommeil, elle se précipitait pour le réveiller, le prendre et pleurer avec lui. Comme son sommeil empirait (il se réveillait toutes les deux heures), le pédiatre réalisa que ses efforts pour la rassurer et l'aider à laisser son bébé apprendre à diriger son propre sommeil n'avaient aucun effet. La mère était incapable d'accepter le problème relativement mineur de James ; elle commençait à le couver. Ce qui entraîna un trouble du sommeil important. Le médecin ne tarda pas à voir que Mme Q. allait faire du bébé un enfant vulnérable, angoissé, tourmenté par la crainte d'être incapable. Comme l'écrivent deux chercheurs, «la perte de l'image d'un bébé parfait qu'elle espérait avait représenté une telle blessure pour elle que son angoisse et sa culpabilité ne pouvaient être traitées dans la relation pédiatrique normale.» Dans le souci de protéger le bébé et son développement futur et aussi d'aider Mme Q. à se débarrasser de cette image fixe de son bébé anormal, le pédiatre l'envoya à Bertrand Cramer pour une approche psychothérapeute plus intense de leurs problèmes.

Au cours des entretiens thérapeutiques, les inquiétudes de Mme Q. continuaient à augmenter. L'handicap de «James» la contrariait beaucoup. Elle ne cessait de le ressasser, se demandant pourquoi ça lui était arrivé à elle ; et elle devenait de plus en plus déprimée. «Son humeur dépressive était aggravée par l'épuisement ; jamais elle ne se permettait de dormir profondément. Elle restait vigilante à la voix de James toute la nuit.»
Ces difficultés de sommeil, dues, à coup sûr, à une angoisse excessive, attirèrent l'attention du psychiatre, lequel se mit en devoir d'en comprendre l'origine... (A suivre)
Dr Frantz Bernadin
mysterdumonde@yahoo.fr
Journaliste scientifique
Chercheur en paranormal
Professeur de philosophie
Médecin psychologue