Sans aucun contrôle, des entreprises et des particuliers déversent le plomb dans la nature. Toxique, ce métal qui contamine les nappes d'eaux souterraines peut causer la mort et au bas mot endommager le cerveau...
Contaminés par le plomb, deux enfants ayant séjourné en Haïti sont morts récemment au Canada où ils ont été soignés. Un garçonnet qui a survécu présente des troubles cognitifs importants, a confié, affalé dans une chaise, un haut fonctionnaire de l'Etat, visiblement inquiet. L'eau serait, selon lui, la source de cette intoxication.
« Cela fait maintenant sept ans qu'on avait remarqué que les enfants étaient exposés au plomb », a indiqué le docteur Jessie Colimon Adrien, ancien président de l'association des pédiatres haïtiens.
Selon elle, des parents sont revenus des Etats-Unis avec des bilans de santé présentant un taux élevé de plomb dans le sang de nourrissons de moins d'un an avaient mis la puce à l'oreille des médecins.
Cette contamination qui provoque le décès, l'encéphalopathie, des troubles d'apprentissage... a aussi été détectée lors de tests de dépistage d'anémie ou des causes de douleurs abdominales persistantes.
« C'est devenu un problème de santé publique », a fait remarquer Jessie Colimon Adrien qui dit avoir reçu des patients venus de Delmas, de la Croix-des-Bouquets, de Carrefour.
Pollution à grande échelle
Les batteries d'inverter, certaines peintures, les garages ... sont les principales sources de contamination de l'eau par le plomb, a confié le docteur Jean Claude Carré.
Selon ce spécialiste qui travaille pour le ministère de l'Environnement, des échantillons d'eau prélevés dans un champ de la Plaine du Cul-de-sac, non loin de la décharge publique de Truttier, ont révélé un taux de plomb oscillant autour de 650 microgrammes par litre.
Le taux internationalement accepté se situe entre 10 et 50 microgrammes par litre, a-t-il souligné. Un écart pour le moins abyssal.
Pointilleux sur les bords, l'ingénieur Pierre Adam, travaillant lui aussi pour le ministère de l'Environnement, a plaidé en faveur de la création d'un laboratoire national qui permettrait, avec des techniciens qualifiés et du matériel de standard international, de réaliser des études pproffondies. Un laboratoire que l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) s'est engagée à monter, selon les confirmations obtenues.
Croyant encore à une possible victoire dans la lutte pour la réhabilitation de l'environnement, MM. Adam et Carré ont appelé à la conscientisation et la responsabilisation des pollueurs de toutes sortes.
« Les déchets sont évacués dans la nature sans aucune norme », a déploré M. Carré en se référant à l'impact sur la santé d'un produit comme le polychlorobiphényle (PCB) que contiennent les transformateurs électriques.
Selon cet expert, environ 10 % des 8000 transformateurs de l'ED'H sont endommagés et laissent échapper le PCB.
Extrêmement toxique, le PCB provoque des perturbations hormonales et sexuelles, a-t-il dit en pointant également du doigt le chromate, un poison violent utilisé dans le traitement du cuir par des entreprises locales.
D'une manière générale, les entreprises qui utilisent ces produits toxiques n'ont aucune structure pour stocker et gérer leurs déchets. Souvent ils aboutissent dans la nature via des affluents, des canaux d'évacuation d'eaux usées ou des ravines, a-t-il fait remarquer.
« Il faut informer afin de modifier les comportements », a conseillé le docteur Jean-Claude Carré.
En Haïti et surtout en milieu urbain, on semble ne pas avoir conscience des conséquences néfastes qu'a le plomb sur la santé de tous. Il y a de toute évidence beaucoup à faire dans l'état actuel de notre système sanitaire pour identifier et traiter les enfants présentant une plombémie élevée et réduire l'exposition au plomb dans la communauté.
« Dépistage, surveillance, intervention et évaluation sont indispensables pour élaborer des politiques de santé publique rationnelles, scientifiquement fondées et ayant un bon rapport coût/efficacité, qui visent à atteindre ces objectifs », a conseillé un expert étranger.
Le plomb, un tueur silencieux et méconnu, a déjà emporté, peut-être sans qu'on le sache, beaucoup d'enfants et hypothéquer l'avenir de bien d'autres en endommageant leur cerveau.
Le plomb a de nombreuses applications. Il est difficile d'énumérer tous les produits de consommation susceptibles d'en contenir. On peut cependant mentionner les peintures, les pigments, les frittes (mélanges de sable et de fondants utilisés pour la fabrication du verre) et les autres fournitures pour artistes, le cristal au plomb, les revêtements protecteurs ou décoratifs appliqués sur une vaste gamme de produits, les bijoux, les figurines décoratives, les pièces de fixation et d'ornement pour les vêtements, les plombs de chasse, les plombs et les leurres pour la pêche, les rubans de plomb utilisés dans les fenêtres et les portes à vitraux, les accumulateurs ainsi que les tuyaux de ventilation et les solins en plomb sur les toits.


Dans le monde, on estime que le traitement extensif des minerais de plomb a libéré près de 300 millions de tonnes de plomb dans l'environnement au cours des cinq derniers millénaires, principalement au cours des cinq cents dernières années. Au XXe siècle, l'apparition des véhicules à moteur a conduit à une augmentation importante de la contamination de l'environnement du fait de l'utilisation de l'essence au plomb. La consommation mondiale de plomb a régulièrement augmenté entre 1965 et 1990 pour atteindre 5,6 millions de tonnes. Si elle a peu augmenté entre 1980 et 1990 dans les pays développés, dans les pays en développement elle a été multipliée par 2,7 - passant de 315 000 tonnes en 1979 à 844 000 tonnes en 1990.

On estime que chez l'homme la concentration naturelle, c'est-à-dire préindustrielle, de plomb dans le sang était d'environ 0,016 µg/dl, c'est-à-dire 50 à 200 fois moins que les concentrations les plus faibles rapportées aujourd'hui dans des populations vivant dans des régions reculées des hémisphères Sud ou Nord (0,78 µg/dl et 3,20 µg/dl, respectivement) et environ 625 fois moins que la concentration qui nous préoccupe aujourd'hui et qui est de 10 µg/dl chez les enfants, selon les Centers for Disease Control and Prevention des Etats-Unis d'Amérique.
Comme indicateur de contamination, on utilise la plombémie. Mais elle n'est qu'une indication ponctuelle de l'imprégnation et ne présume en rien de l'intoxication passée ni de la réaction de l'organisme. Les limites supérieures sont, elles, importantes : au-delà de 700 µg/l de sang, on peut considérer qu'il y a imprégnation pathologique ou exposition dangereuse.
La plomburie, mesure de la présence du plomb dans l'urine, est, quant à elle, plus révélatrice de l'intoxication installée. Le taux limite admis par la plupart des auteurs est de 80 µg par 24 heures, et à partir de 150 µg/24 heures il y a imminence de manifestations cliniques. La plomburie provoquée est encore plus manifeste lorsque l'intoxication est ancienne. Elle consiste à injecter un chélateur du plomb (produit ayant une affinité avec le plomb) afin de promouvoir son évacuation : des excrétions supérieures à 700 ou 800 µg /litre sont suspectes.
Source: Le Nouvelliste