Caroline Touzin
Quand les gangs armés régnaient en roi et maître à Cité Soleil, un des chefs les plus puissants du bidonville a donné l'ordre d'éliminer les femmes séropositives. Dans cet univers pauvre et violent, Médecins du monde Canada a implanté un programme de prévention de la transmission mère-enfant. Cinq ans plus tard, une paix fragile s'installe. Et 108 bébés sont nés en bonne santé de mères séropositives. La Presse a suivi les docteurs Réjean Thomas et Nicolas Bergeron de Médecins du monde au coeur du bidonville.
Cité Soleil, Haïti - Dans le quartier Soleil 21 du plus grand bidonville d'Haïti, Cité-Soleil, Mirlande se fait souvent injurier. «Tu as eu le sida dans les fesses», lui crient ses voisins.
La mère séropositive de 23 ans loue une cabane en taule qui ressemble à une boîte de sardines, sans fenêtre ni électricité, comme celle de ses voisins. Prix : 400$ par an. Une fortune dans un pays où 80 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. Elle dort sur le plancher de béton avec ses fils, Chéri, 4 ans et Paul, un an. Quand il pleut, le plancher est inondé. Son mobilier se résume à un banc de voiture et une table.
Plus de 300 000 personnes s'entassent à Cité Soleil, cet ancien fief de gangs armés coincé entre la mer et le centre-ville de Port-au-Prince. Les fils de Mirlande jouent souvent au bord de la mer. Pas sur la plage. Plutôt pieds nus dans le dépotoir où viennent se nourrir les porcs.
Une paix fragile règne dans le bidonville. Il y a moins d'un an, les casques bleus de l'ONU ont chassé, arrêté et même tué dans des combats de rue à la mitraillette les principaux chefs de gangs. Le mari alcoolique de Mirlande subvenait tant bien que mal aux besoins de la famille jusqu'à ce qu'il soit tué dans un de ces affrontements - atteint d'une balle perdue.
Mirlande a deux fils en santé. C'est tout ce qui lui reste. «Grâce à Dieu, mes fils ne sont pas infectés», dit la jeune femme. Et surtout grâce au programme de prévention de la transmission mère-enfant de Médecins du monde Canada. En 2000, son fondateur, le Dr Réjean Thomas, aussi président de la Clinique médicale l'Actuel à Montréal, veut mettre sur pied un projet contre le sida à Port-au-Prince. «Installez-vous à Cité Soleil, il n'y a rien», lui a conseillé le ministre de la Santé de l'époque.
À sa première visite du seul hôpital public du bidonville, CHOSCAL, le Dr Thomas était sous le choc. «Les femmes faisaient des accouchements mains nues. Les mains dans le sang», se souvient-il. C'est donc ici que le projet sera implanté. En 2002, le projet démarre. Cinq ans plus tard, La Presse a accompagné le Dr Thomas et le président de l'organisme, le Dr Nicolas Bergeron, de retour à Cité-Soleil pour célébrer cet anniversaire.
108 raisons de fêter
En cinq ans, 108 enfants, dont Chéri et Paul, sont nés en bonne santé de mères séropositives. Les moyens pour réduire le risque de transmission sont connus. Durant la grossesse, la trithérapie (trois médicaments antirétroviraux) réduit de presque l00% le risque. La bithérapie, de 70 à 90%. Si la femme «arrive au dernier moment», une dose d'un médicament (la névirapine) donnée à la mère dès le début du travail, puis au nouveau-né, peut réduire la transmission d'environ 50%.
Ces médicaments sont offerts gratuitement par un autre partenaire de l'hôpital. Tout comme le lait maternisé. C'est que l'allaitement maternel est l'un des modes de transmission du sida.
Mais dans un bidonville où un des plus importants chefs de gang, Evens, alias Ti Couteau, a déjà donné l'ordre d'éliminer les femmes séropositives, difficile de convaincre les femmes de se faire dépister. «La majorité des femmes acceptent de se faire dépister pour une raison : épargner leur enfant à naître», raconte la Dr Marie-Gessy Richard Alcy, coordonnatrice médicale des projets de Médecins du monde en Haïti, elle-même haïtienne.
Ti Couteau a été arrêté en mars dernier. «Beaucoup de ses amis vivent encore ici», raconte toutefois une femme séropositive du bidonville. Le chef et ses sbires avaient l'habitude de rôder autour de l'hôpital pour faire de l'intimidation. Surtout les jours de distribution gratuite de nourriture aux patientes séropositives.
Pilule dure à avaler
Le dépistage, c'est la première étape. Quand le patient a besoin de trithérapie, il faut le convaincre de prendre des médicaments chaque jour pour le reste de sa vie.
Un traitement mal suivi peut empirer son état. «Ici, les gens vivent au jour le jour. Quand ils viennent à l'hôpital, ils recherchent une solution immédiate. Un traitement à vie c'est dur à faire avaler», indique le Dr Frantz Pierre, gynécologue. «Dans un milieu aussi pauvre et chaotique, on savait que ce serait difficile. Mais quand on voit les 108 enfants en santé, on se dit que ça vaut le coup», ajoute le Dr Bergeron, psychiatre au CHUM.
Pour mieux faire passer la pilule, Médecins du monde a embauché une vingtaine d'agents de santé, comme Ginette Laguerre. Séropositive depuis 5 ans, la femme de 40 ans est chargée d'aller visiter les patientes du bidonville. Elle leur rappelle de suivre leur traitement et de respecter leur rendez-vous. L'agente de santé leur esquisse souvent quelques pas de danse pour leur prouver qu'elle est en forme, grâce à sa prise quotidienne d'antirétroviraux. «Le sida m'a donné du travail», raconte-t-elle.

C'est le revers de la médaille. Avec la distribution de nourriture gratuite et ces nouveaux emplois rémunérés (120$ par mois), certaines femmes voient la maladie d'un bon oeil. L'an dernier, lors d'une fête organisée à l'hôpital pour souligner la Journée mondiale contre le sida, des femmes se sont mises à scander : «Vive le sida!». Dr Richard Alcy ne s'est pas laissé décourager. Elle parle maintenant de «zot» pour désigner le sida. En créole, cela signifie «quelqu'un d'autre». «C'est un mot moins lourd de sens. On veut éviter la stigmatisation et les mauvais messages», explique la jeune médecin.
À Cité Soleil, la stigmatisation du sida est aussi difficile à combattre que les gangs armés. «Tous les hommes de Cité Soleil ont peur de moi», dit Mirlande. Tous les hommes, sauf ses deux petits bonshommes en santé. «Grâce à Dieu», répète-t-elle, assise sur son banc de voiture dans sa boîte de sardines du bidonville.
Le Pape du sida en Haïti
Par Caroline Touzin
Le plus grand spécialiste haïtien du sida, le docteur Jean W. Pape, parle d'un «success story». Haïti est toujours le plus frappé du continent par la pandémie. Mais le pays le plus pauvre d'Amérique a connu une chute impressionnante de la prévalence en dix ans.
«Nous gagnerons la lutte contre le sida en Haïti», prédit-il à La Presse, assis à son bureau du centre Gheskio à Port-au-Prince. Optimiste le Pape du sida, comme on le surnomme ici ? «Les pessimistes ont quitté le pays», répond-t-il du tac-au-tac.
La prévalence, soit le pourcentage d'adultes (15 à 49 ans) contaminés, est passée de 6,2% en 1993 à 2,2% en 2006 (en comparaison, le Québec est à 0,3%). Un mélange d'initiatives locales et d'injection massive de fonds internationaux explique ce «success story». Dans son bureau, le Dr Pape a récemment posé une photo de lui prise avec George W. Bush à la Maison-Blanche. «Best wishes», peut-on y lire, écrit de la main du président américain.
Les meilleurs voeux s'expliquent. Le Pepfar, le plan contre le sida du président Bush, combiné au Fonds mondial contre les pandémies injectent 100 millions de dollars par an en Haïti. Mais bien avant cette injection de fonds, le Dr Pape, spécialiste des diarrhées infectieuses, a soigné les premiers cas de sida au pays.
C'était en 1982, alors que les Haïtiens étaient montrés du doigt à tort comme vecteurs privilégiés de la transmission de la maladie. Le fameux 4H (Hémophile, Homosexuel, Héroïnomane et Haïtien). À la même époque, le Dr Pape fonde les centres Gheskio. «On a su très tôt comment le sida se propageait en Haïti et on a élaboré des solutions haïtiennes comme celle de fermer les banques de sang privées qui rémunéraient les donneurs.»
Vingt-cinq ans plus tard, ces centres intégrés de soins, de recherche et de formation soignent gratuitement 6000 patients, soit la moitié des séropositifs du pays. L'an prochain, l'objectif est d'en soigner 12 000. Tout n'est pas rose. Le sida tue encore 8000 personnes par an en Haïti. Selon les dernières estimations de prévalence, 130 000 personnes seraient atteintes, dont 26 000 ont besoin de médicaments (antirétroviraux).
«Avec tout cet argent, on a une opportunité unique de remettre sur pied le système de santé. D'offrir des soins contre les endémies majeures, comme le paludisme, la tuberculose, la dengue et la typhoïde. Autant de pathologies qui tuent les Haïtiens, qu'ils soient infectés ou non par le sida», conclut le Dr Pape.
Source: La Presse