Le mardi 11 déc 2007
Quebec: Mourir d'incompréhension
Lorsque sa grossesse a mal tourné, Fatima Omeri n'a pas perdu que son bébé. Elle a aussi perdu son mari. Le 1er avril 2005, Bashkim Omeri s'est jeté sous les roues d'un camion. Il croyait - à tort - avoir transmis le VIH à sa femme et à son foetus. En fait, l'immigré albanais avait mal compris les propos de son médecin. C'est l'une des quatre morts «évitables» qui, selon un coroner, prouvent que le système de santé doit mieux s'adapter aux nouveaux arrivants.
«À priori, tous les accommodements sont raisonnables en santé», résume le Dr Jacques Ramsay, qui a déposé hier un mémoire à la commission Bouchard-Taylor. Il demande aux travailleurs de la santé de se montrer plus sensibles aux différences culturelles, citant en exemple quatre immigrés qui sont morts. Dans chaque cas, des barrières culturelles les ont empêchés de recevoir des soins adéquats.
La fausse couche de Fatima Omeri, survenue dans un hôpital montréalais après seulement 12 semaines de grossesse, ébranle fortement son mari, âgé de 36 ans. Sa tristesse se transforme en panique lorsque les médecins l'informent que le groupe sanguin du foetus est A positif. Il comprend plutôt que le bébé est «VIH-positif» et se met en tête que c'est lui qui a transmis la maladie à l'enfant.
M. Omeri passe quatre jours et quatre nuits à faire des recherches sur l'Internet. Inquiets de son comportement, sa conjointe et un ami le convainquent de se rendre aux urgences. Après un passage difficile au triage - le personnel a du mal à comprendre ses propos - il est enfin vu par un psychiatre, qui constate ses idées délirantes.
Le diagnostic: un épisode psychotique temporaire. Le médecin estime toutefois que le patient ne présente aucun risque suicidaire. Il lui prescrit un médicament oral et lui demande de se présenter à sa clinique familiale deux semaines plus tard.
Bashkim Omeri se suicide trois jours après.
Communication
Cette tragédie n'aurait peut-être jamais eu lieu si ceux qui ont soigné M. Omeri avaient fait plus d'efforts pour le comprendre, estime le coroner Jacques Ramsay. Sur le travail du psychiatre qui l'a soigné, il écrit: «On peut s'interroger sur le fait qu'une appréciation aussi complexe ait pu être faite en l'absence d'un interprète compétent.»
Il estime que la priorité du personnel soignant doit être d'établir une bonne relation avec les patients, peu importe leur origine. Car si le lien de confiance entre médecin et malade est rompu, des dizaines, voire des centaines de vies seront en danger.
«Il faut être vraiment ouvert et aller chercher l'autre, a indiqué le coroner, hier, en conférence de presse. Se pencher vers l'autre, ça n'implique pas qu'on pose des conditions.»
Et cela vaut même pour des patients au comportement inadéquat, poursuit-il. L'Ivoirien Nicodème Kassa, par exemple, avait utilisé la carte d'assurance maladie d'un ami après avoir vu sa demande d'asile politique rejetée. Il coopérait mal avec les médecins, qu'il devait voir fréquemment pour traiter une insuffisance rénale. Un hôpital montréalais l'a même expulsé. Il est mort à l'âge de 36 ans, au début de 2005, après avoir volontairement cessé ses traitements.
Même s'il convient que M. Kassa était le premier responsable de son malheur, le coroner Ramsay croit que son bagage culturel aurait pu le rendre réticent à suivre ses traitements.
Monique Jean-Baptiste, originaire d'Haïti, vivait au Québec avec un visa expiré. C'est peut-être pour cette raison qu'elle a longtemps attendu avant d'appeler le 9-1-1 lorsqu'elle a ressenti de vives douleurs au bas du ventre. Mais les téléphonistes ont pu mal interpréter le niveau de douleur de la patiente, constate le Dr Ramsay. Comme le cas n'est pas jugé urgent, l'ambulance met près de trois quarts d'heure à arriver. Mme Jean-Baptiste, 38 ans, est morte à l'hôpital.
«Les soins prodigués étaient adéquats, explique Jacques Ramsay. Mais quelque part, on ne s'est pas compris entre les soignants et la soignée.»
Argent
Quant à Beong Gu Lee, il n'avait simplement pas les moyens de faire soigner ses problèmes cardiaques. Malgré des épisodes fréquents de nausées et de malaises thoraciques, il n'a jamais consulté un médecin en neuf mois au Québec: son statut de visiteur ne lui permettait ni de travailler ni d'être couvert par la Régie de l'assurance maladie. Sa mort en 2005 - une mort naturelle - aurait pu être évitée grâce à des soins très peu coûteux, estime le coroner.
Le directeur de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes, Stephan Reichhold, estime que des dizaines d'immigrants -légaux ou non - sont refoulés des établissements de santé, souvent parce qu'ils n'arrivent pas à être compris du personnel.
«Il y a peu de sensibilité aux questions interculturelles, estime-t-il. Certains hôpitaux font appel à des banques d'interprètes. Mais ce sont des mesures coûteuses. Certains font appel à la famille, mais là encore là, ce n'est pas toujours idéal.
Par exemple, un établissement de Joliette est récemment intervenu auprès d'un couple ne parlant ni français ni anglais, explique M. Reichhold. Ne trouvant pas d'interprète, c'est finalement le mari qui a été désigné pour remplir ce rôle. C'était un cas de violence domestique.