Tout ne va pas si mal chez Alcatel-Lucent. Alors que pour 2008, l'équipementier de télécommunications français table sur une baisse de 2 % à 5 % de son chiffre d'affaires (17,8 milliards d'euros en 2007), Alcatel-Lucent Submarine Networks, une discrète entité constituée essentiellement d'une usine à Calais (dans le Pas-de-Calais), multiplie sa production par deux tous les ans depuis trois ans et pourrait ramener jusqu'à 1 milliard d'euros de revenus en 2008.
L'usine de Calais fabrique des câbles sous-marins dotés d'un coeur en fibres optiques permettant de transmettre des informations (voix, données, images) à des débits considérables. Ce sont ces câbles qui constituent les fameuses "autoroutes de l'information" reliant les continents entre eux et sur lesquelles transite l'essentiel du trafic Internet mondial. Le satellite est mieux adapté au transport de données émises par une source et diffusées à une multitude de récepteurs (typiquement, la télévision).

"Entre mi-décembre et mi-avril, nous avons chargé non-stop 20 000 km de câbles sur les cargos. A partir de juin, nous recommençons à embarquer du tuyau sans discontinuer durant tout l'été. Une partie doit être posée avant la reprise des glaces, entre le Canada, le Groenland et l'Islande", se félicite Marc Dubrulle, responsable de l'assemblage des câbles à Calais. Pour faire face aux commandes, l'usine doit inaugurer à l'automne une nouvelle ligne de production, qui lui permettra de fabriquer jusqu'à 40 000 km de câble par an. Elle deviendra de fait la plus grosse du genre au monde. Une trentaine de salariés supplémentaires devraient être embauchés (40 personnes ont déjà été recrutées en 2007).
Alcatel-Lucent profite à plein de l'explosion récente du trafic Internet mondial, due principalement au téléchargement de vidéo sur le Web, et notamment au succès fulgurant de sites comme YouTube ou Dailymotion, très gourmands en bande passante.
INTERNAUTES ASIATIQUES
Pour éviter la saturation de leurs réseaux, les opérateurs de télécommunications investissent (souvent à plusieurs) dans des autoroutes sous-marines plus larges. Les principales demandes concernent les infrastructures reliant l'Asie au reste du monde. Jusqu'à présent, les liaisons transatlantiques avaient été privilégiées mais aujourd'hui c'est en Chine, en Inde, en Malaisie ou au Vietnam que le nombre d'internautes progresse le plus vite.

Même le moteur de recherche californien Google participe à un consortium pour la pose d'un câble transPacifique. L'américain Tyco Telecommunications, principal concurrent d'Alcatel-Lucent, doit le livrer. L'équipementier français a pour sa part décroché mi-2007 (avec le japonais NEC) un énorme contrat (environ 500 millions de dollars) pour la fabrication et la pose du câble "Asian American Gateway". Long de 20 000 km, il a été commandé par un consortium d'opérateurs, dont l'américain ATT. Alcatel-Lucent a aussi signé en 2007 avec l'australien Telstra, pour un câble de 9 000 km reliant l'Australie à Hawaii. Et début 2008 avec neuf opérateurs (dont France Télécom), pour la livraison du câble "Imewe", 13 000 km entre l'Inde à l'Europe, destiné à répondre aux besoins en débit induits par les délocalisations de services informatiques.

Le tremblement de terre à Taïwan, fin 2006, qui avait privé l'Asie d'Internet pendant plusieurs jours, ou la rupture de câbles entre l'Asie et l'Europe, début 2008, expliquent aussi les investissements des opérateurs, soucieux d'éviter des "black-out" prolongés. " Il y a aussi les pays qui se dotent d'un réseau pour désenclaver leurs populations et lutter contre la fracture numérique", ajoute Etienne Lafougère, président de l'activité réseaux sous-marins d'Alcatel-Lucent. Le groupe a ainsi obtenu le contrat "Tele Greenland" (entre l'Islande, le Groenland et le Canada), pour connecter les populations antarctiques.

L'usine de Calais revient de loin. Elle a vécu des années difficiles (2002-2003), durant lesquelles 90 % de ses revenus ont disparu, suite à l'explosion de la bulle Internet (début 2000). Elle pâtissait des suites d'une folie d'investissements dans les réseaux sous-marins, qui avait abouti à des surcapacités à la fin des années 1990. Elle a réduit ses effectifs de 750 à moins de 300, mais a évité la fermeture, contrairement à deux autres usines du groupe (en Australie et aux Etats-Unis).

Aujourd'hui, à Calais, on affirme qu'Alcatel-Lucent est le premier acteur mondial du sous-marin, avec 40 % de parts de marché, devant l'Américain Tyco. Le Français dispose d'une flotte de 6 câbliers, exploitée avec Louis Dreyfus Armateurs. Ces gros bateaux de plus de 100 mètres de long peuvent poser du câble dans des conditions méteo extrêmes. "On observe des cycles de cinq à six ans dans le secteur. Mais pour jusqu'à fin 2009, je suis confiant", note, prudent, Grégory Flipo, directeur de l'usine de Calais. Même le Chinois Huawei, qui taille des croupières à Alcatel-Lucent dans le matériel de réseau terrestre, laisse encore en paix le Français sur ce créneau. "Il paraît qu'ils ont un catalogue de produits, assure-t-on à Calais, mais on ne les a encore jamais vus."
Cécile Ducourtieux, Le Monde LEXIQUE: FIBRE OPTIQUE.
C'est un fil en silice très fin (quelques microns) pouvant conduire des ondes lumineuses et servant dans les transmissions terrestres et océaniques de données. Elle offre un débit de transmission bien supérieur à celui des câbles coaxiaux (en cuivre), et peut ainsi supporter un réseau "large bande" par lequel peuvent transiter la télévision, le téléphone ou les données informatiques. Le coeur des grands câbles sous-marins contient jusqu'à 16 fibres.